{"id":137,"date":"2022-06-15T12:46:46","date_gmt":"2022-06-15T10:46:46","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/?post_type=chapter&#038;p=137"},"modified":"2023-01-18T16:14:31","modified_gmt":"2023-01-18T15:14:31","slug":"la-question-de-la-dominance-et-de-la-complementarite-des-langues","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/chapter\/la-question-de-la-dominance-et-de-la-complementarite-des-langues\/","title":{"raw":"1.2. La question de la dominance et de la compl\u00e9mentarit\u00e9 des&nbsp;langues&nbsp;&nbsp;&nbsp;","rendered":"1.2. La question de la dominance et de la compl\u00e9mentarit\u00e9 des&nbsp;langues&nbsp;&nbsp;&nbsp;"},"content":{"raw":"<div>\r\n\r\nLa dominance linguistique peut \u00eatre d\u00e9finie comme la situation dans laquelle le bilingue a une plus grande comp\u00e9tence grammaticale, le vocabulaire le plus fourni, ou est plus fluent dans une de ses langues ou encore l'utilise simplement davantage que l'autre[footnote]Dominance is the condition in which bilingual people have greater grammatical proficiency in, more vocabulary in, or greater fluent in one language or simply use one language more (the dominant language) often (Genesee et al., 2004, p.\u00a080).[\/footnote]\u00a0(Genesee <em>et al.<\/em>, 2004). Cette langue sera alors consid\u00e9r\u00e9e comme la langue dominante de la personne. Le concept de la dominance introduit une question importante lorsqu'on travaille dans le domaine du bilinguisme\u00a0: celle du degr\u00e9 de ma\u00eetrise des langues en pr\u00e9sence.\r\n\r\nUne id\u00e9e, tr\u00e8s souvent v\u00e9hicul\u00e9e par le mythe du \u00ab\u00a0vrai bilingue\u00a0\u00bb, est que ce dernier ma\u00eetrise <em>de facto<\/em> ses deux langues de mani\u00e8re parfaite et \u00e9gale. Cette id\u00e9e est sans doute h\u00e9rit\u00e9e des premi\u00e8res \u00e9tudes scientifiques du bilinguisme qui postulaient que les bilingues devaient \u00eatre totalement performants dans leurs deux langues. Or, dans la r\u00e9alit\u00e9, les choses ne se passent pas exactement de cette mani\u00e8re. Les langues du bilingue sont bien souvent utilis\u00e9es dans des contextes sp\u00e9cifiques et diff\u00e9rents conduisant \u00e0 des niveaux de ma\u00eetrise diff\u00e9rents.\r\n<h1>Le mythe du bilinguisme \u00e9quilibr\u00e9 et le paradoxe bilingue<\/h1>\r\nEn mati\u00e8re de bilinguisme, il est important de souligner qu\u2019il ne suffit pas d\u2019exposer un enfant \u00e0 deux langues d\u00e8s la naissance pour garantir une comp\u00e9tence bilingue. C\u2019est ce que Petitto et Koverman (2004) appellent le \u00ab\u00a0paradoxe bilingue\u00bb.\u00a0 Concr\u00e8tement, alors qu\u2019exposer un\u00a0 jeune enfant \u00e0 une seule langue dans un contexte monolingue garantit une comp\u00e9tence monolingue (du moins en dehors de toute pathologie grave), exposer un enfant \u00e0 deux langues d\u00e8s la naissance ne garantit pas le bilinguisme, et encore moins un bilinguisme \u00e9quilibr\u00e9 (repr\u00e9sent\u00e9 par le bilinguisme parfait dans l\u2019esprit du grand public) qui, en d\u00e9finitive, n\u2019est qu\u2019un id\u00e9al que peu de personnes atteignent. Dans la majorit\u00e9 des cas, une langue prend l\u2019ascendant sur\u00a0 l\u2019autre.\u00a0 Elle est alors d\u00e9sign\u00e9e comme la langue dominante.\r\n\r\nChez le jeune enfant en cours d\u2019acquisition du langage, on observe tr\u00e8s souvent une diff\u00e9renciation fonctionnelle dans l\u2019utilisation des langues\u00a0; diff\u00e9renciation objectiv\u00e9e par le fait que l\u2019enfant \u00a0va utiliser L<sub>A<\/sub> de mani\u00e8re pr\u00e9dominante dans certaines situations (par exemple\u00a0: le jeu libre) et L<sub>B<\/sub> dans d\u2019autres (par exemple\u00a0:\u00a0 la\u00a0 lecture partag\u00e9e le soir). La vitesse de d\u00e9veloppement des deux langues peut donc diff\u00e9rer sans que ne soit pour autant remise en cause la qualit\u00e9 de bilingue de l\u2019enfant. Bien \u00e9videmment, cela impactera, dans un premier temps, le vocabulaire d\u00e9velopp\u00e9 dans chacune des langues\u00a0; certains mots pouvant \u00eatre pr\u00e9sents en L<sub>A<\/sub> uniquement, d\u2019autres en L<sub>B<\/sub> et d\u2019autres encore dans les deux langues (nous aborderons ce point plus en d\u00e9tail dans le Chapitre 3 et plus particuli\u00e8rement dans la section consacr\u00e9e au d\u00e9veloppement lexical). \u00c0 cet \u00e9gard, comme le fait remarquer\u00a0 De Houwer (2009), la capacit\u00e9 du jeune enfant bilingue \u00e0 choisir la langue \u00e0 utiliser dans un contexte particulier est tout \u00e0 fait remarquable. Ce choix n\u2019est pourtant pas aussi intuitif qu\u2019il y para\u00eet. Il d\u00e9pend d\u2019un grand nombre de facteurs externes que l\u2019enfant doit consid\u00e9rer avant de s\u00e9lectionner \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb bonne langue (par exemple\u00a0: la nature de l\u2019interlocuteur, le contexte linguistique, le sujet de conversation, l\u2019activit\u00e9 en cours, etc.). Les enfants \u00e9lev\u00e9s dans un milieu bilingue d\u00e9veloppent tr\u00e8s pr\u00e9cocement une sensibilit\u00e9 \u00e0 ces facteurs (Sinka &amp; Schelletter, 1998).\r\n\r\nLa notion de dominance d\u2019une langue sur l\u2019autre, de m\u00eame que celle de bilinguisme non \u00e9quilibr\u00e9, nous am\u00e8ne naturellement \u00e0 aborder un concept d\u00e9velopp\u00e9 par Grosjean et collaborateurs (2013, 2015)\u00a0: celui de la compl\u00e9mentarit\u00e9 des langues.\r\n<h1>La compl\u00e9mentarit\u00e9 des langues et l\u2019influence du contexte d\u2019utilisation<\/h1>\r\nGrosjean et collaborateurs (2013, 2015) sugg\u00e8rent que les\u00a0 bilingues utilisent leurs langues \u00e0 des fins et dans des contextes de vies diff\u00e9rents.\u00a0 Cette vision d\u00e9passe celle du simple concept de langue dominante. Elle propose plut\u00f4t que la langue dominante d\u2019un bilingue n\u2019est pas constante, mais peut varier en fonction du contexte de vie. \u00a0C\u2019est ce que Fran\u00e7ois Grosjean d\u00e9finit comme le \u00ab\u00a0principe de compl\u00e9mentarit\u00e9\u00a0\u00bb des langues. Dans son ouvrage de 2015\u00a0 \u00ab\u00a0Parler plusieurs langues\u00a0\u00bb, il repr\u00e9sente ce principe sous la forme d\u2019une matrice compos\u00e9e de cellules renvoyant \u00e0 un contexte d\u2019utilisation ou \u00e0 un domaine de vie particulier.\r\n\r\n<strong>Exemple<\/strong>\u00a0: Un enfant de huit ans habite la r\u00e9gion li\u00e9geoise. Il s\u2019exprime en fran\u00e7ais avec un parent et en n\u00e9erlandais avec l\u2019autre. Il est scolaris\u00e9 en fran\u00e7ais \u00e0 Li\u00e8ge. Il est affili\u00e9 \u00e0 un club de football et \u00e0 un mouvement de jeunesse n\u00e9erlandophones \u00e0 Tongres et \u00e0 un club de natation francophone \u00e0 Li\u00e8ge. Il s\u2019exprime uniquement en fran\u00e7ais avec les voisins. Par contre, il s\u2019exprime en L<sub>A<\/sub> ou en L<sub>B<\/sub> dans les r\u00e9unions de famille, et avec ses amis selon la langue maternelle de ceux-ci. Pour les activit\u00e9s culturelles, les parents ont fait le choix de les effectuer dans les deux langues de mani\u00e8re \u00e0 ouvrir l\u2019enfant \u00e0 la culture des deux langues.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_24\" align=\"aligncenter\" width=\"714\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6.png\"><img class=\"wp-image-24 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6.png\" alt=\"\" width=\"714\" height=\"723\" \/><\/a> Figure 4\u00a0: Illustration de la compl\u00e9mentarit\u00e9 des langues d\u2019apr\u00e8s Grosjean (2015).[\/caption]\r\n\r\nSi nous tentions de fusionner ce sch\u00e9ma avec celui relatif \u00e0 la comp\u00e9tence dans chacune des habilet\u00e9s linguistiques de base (cf. Figure\u00a01), nous obtiendrions une sorte de boule \u00e0 facettes repr\u00e9sentant de mani\u00e8re grossi\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9 complexe du bilinguisme.\r\n<h1>Quand le bilinguisme est un \"moins\"\u00a0: du bilinguisme additif au bilinguisme soustractif<\/h1>\r\nSi dans beaucoup de cas, le bilinguisme repr\u00e9sente une r\u00e9elle valeur ajout\u00e9e dans la vie d\u2019une personne, il est des situations dans lesquelles la nature des langues en pr\u00e9sence et la perception que les utilisateurs ont de celles-ci conduisent \u00e0 l\u2019abandon d\u2019une des langues \u00e0 savoir la langue consid\u00e9r\u00e9e comme minoritaire. C\u2019est ce que Lambert (1973, 1974) d\u00e9crit comme un bilinguisme soustractif par opposition \u00e0 un bilinguisme additif qui r\u00e9unit toutes les conditions favorables pour un d\u00e9veloppement harmonieux des deux langues.\r\n<h6><\/h6>\r\n<\/div>\r\n&nbsp;\r\n<div>\r\n\r\n[caption id=\"attachment_635\" align=\"aligncenter\" width=\"878\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16.png\"><img class=\"wp-image-635 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16.png\" alt=\"\" width=\"878\" height=\"639\" \/><\/a> <em>Tableau 1\u00a0: Caract\u00e9ristiques du bilinguisme additif et du bilinguisme soustractif d'apr\u00e8s Lambert (1974).<\/em>[\/caption]\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n<strong>Exemple<\/strong>\u00a0: un enfant d\u2019un couple anglophone et parlant anglais \u00e0 la maison ou d\u2019un couple chinois parlant chinois \u00e0 la maison et scolaris\u00e9 en fran\u00e7ais en Belgique court moins de risque d\u2019abandonner sa L<sub>1<\/sub> au profit du fran\u00e7ais qu\u2019un enfant de L<sub>1<\/sub> \u2018amazighe\u2019 (langue berb\u00e8re) scolaris\u00e9 dans les m\u00eames conditions.\r\n\r\nLors de l\u2019immigration italienne en Belgique dans les ann\u00e9es 1960, on a vu beaucoup d\u2019enfants abandonner l\u2019utilisation de l\u2019italien \u00e0 la maison au profit du seul fran\u00e7ais avec comme cons\u00e9quence une seconde g\u00e9n\u00e9ration monolingue en fran\u00e7ais. Le m\u00eame constat peut \u00eatre fait aujourd\u2019hui avec d\u2019autres communaut\u00e9s immigr\u00e9es dont les langues d\u2019origine sont subjectivement consid\u00e9r\u00e9es non prestigieuses par la communaut\u00e9 linguistique dominante.\r\n\r\nDans un contexte de bilinguisme additif, l\u2019introduction d\u2019une L<sub>2<\/sub> et la confrontation \u00e0 la culture qui y est attach\u00e9e constituent une valeur ajout\u00e9e dans la vie de l\u2019apprenant. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la langue maternelle de l\u2019apprenant (L<sub>1<\/sub>) est une langue subjectivement (et nous insistons fortement sur ce terme) consid\u00e9r\u00e9e comme prestigieuse par les utilisateurs de cette langue de m\u00eame que par la communaut\u00e9 linguistique d\u2019accueil. Les risques de remplacement progressif de L<sub>1<\/sub> par L<sub>2<\/sub> et d\u2019assimilation \u00e0 la culture de L<sub>2<\/sub> sont donc relativement faibles, voire inexistants. En revanche, dans un contexte de bilinguisme soustractif, une pression est mise sur l\u2019apprenant non seulement pour qu\u2019il apprenne rapidement L<sub>2<\/sub> et se conforme \u00e0 la culture qui y est associ\u00e9e, mais \u00e9galement pour qu\u2019il les privil\u00e9gie dans la vie quotidienne \u00e0 la langue et la culture d\u2019origine.\r\n\r\nC\u2019est dans cette derni\u00e8re situation qu\u2019un risque sur le d\u00e9veloppement langagier de l\u2019enfant p\u00e8se le plus.\u00a0 Nous y reviendrons en fin du Chapitre 5 quand nous aborderons la probl\u00e9matique de la scolarisation dans une L<sub>2<\/sub> des enfants de langue minoritaire L<sub>1<\/sub> et la pratique tr\u00e8s controvers\u00e9e d\u2019abandon de la langue d\u2019origine au profit de la seule langue de la communaut\u00e9 linguistique d\u2019accueil.\r\n\r\nCes notions de bilinguisme additif et de bilinguisme soustractif renvoient \u00e0 celle du \u00ab prestige de la langue \u00bb et \u00e0 la perception, n\u00e9cessairement subjective, que nous avons des langues. Nous ne d\u00e9velopperons pas ici cette question qui rel\u00e8ve de la sociolinguistique et de la psychologie sociale. Nous nous contenterons, pour cl\u00f4turer cette section et ce chapitre, de souligner qu\u2019aux yeux du linguiste, toutes les langues sont \u00e9gales et ont le m\u00eame prestige. Cependant, dans la r\u00e9alit\u00e9, il en va de m\u00eame pour les langues que pour les \u00eatres humains\u00a0: certaines sont plus \u00e9gales que d\u2019autres au point m\u00eame que nombre d\u2019entre elles sont menac\u00e9es de disparition.\r\n\r\n<\/div>","rendered":"<div>\n<p>La dominance linguistique peut \u00eatre d\u00e9finie comme la situation dans laquelle le bilingue a une plus grande comp\u00e9tence grammaticale, le vocabulaire le plus fourni, ou est plus fluent dans une de ses langues ou encore l&rsquo;utilise simplement davantage que l&rsquo;autre<a class=\"footnote\" title=\"Dominance is the condition in which bilingual people have greater grammatical proficiency in, more vocabulary in, or greater fluent in one language or simply use one language more (the dominant language) often (Genesee et al., 2004, p.\u00a080).\" id=\"return-footnote-137-1\" href=\"#footnote-137-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a>\u00a0(Genesee <em>et al.<\/em>, 2004). Cette langue sera alors consid\u00e9r\u00e9e comme la langue dominante de la personne. Le concept de la dominance introduit une question importante lorsqu&rsquo;on travaille dans le domaine du bilinguisme\u00a0: celle du degr\u00e9 de ma\u00eetrise des langues en pr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Une id\u00e9e, tr\u00e8s souvent v\u00e9hicul\u00e9e par le mythe du \u00ab\u00a0vrai bilingue\u00a0\u00bb, est que ce dernier ma\u00eetrise <em>de facto<\/em> ses deux langues de mani\u00e8re parfaite et \u00e9gale. Cette id\u00e9e est sans doute h\u00e9rit\u00e9e des premi\u00e8res \u00e9tudes scientifiques du bilinguisme qui postulaient que les bilingues devaient \u00eatre totalement performants dans leurs deux langues. Or, dans la r\u00e9alit\u00e9, les choses ne se passent pas exactement de cette mani\u00e8re. Les langues du bilingue sont bien souvent utilis\u00e9es dans des contextes sp\u00e9cifiques et diff\u00e9rents conduisant \u00e0 des niveaux de ma\u00eetrise diff\u00e9rents.<\/p>\n<h1>Le mythe du bilinguisme \u00e9quilibr\u00e9 et le paradoxe bilingue<\/h1>\n<p>En mati\u00e8re de bilinguisme, il est important de souligner qu\u2019il ne suffit pas d\u2019exposer un enfant \u00e0 deux langues d\u00e8s la naissance pour garantir une comp\u00e9tence bilingue. C\u2019est ce que Petitto et Koverman (2004) appellent le \u00ab\u00a0paradoxe bilingue\u00bb.\u00a0 Concr\u00e8tement, alors qu\u2019exposer un\u00a0 jeune enfant \u00e0 une seule langue dans un contexte monolingue garantit une comp\u00e9tence monolingue (du moins en dehors de toute pathologie grave), exposer un enfant \u00e0 deux langues d\u00e8s la naissance ne garantit pas le bilinguisme, et encore moins un bilinguisme \u00e9quilibr\u00e9 (repr\u00e9sent\u00e9 par le bilinguisme parfait dans l\u2019esprit du grand public) qui, en d\u00e9finitive, n\u2019est qu\u2019un id\u00e9al que peu de personnes atteignent. Dans la majorit\u00e9 des cas, une langue prend l\u2019ascendant sur\u00a0 l\u2019autre.\u00a0 Elle est alors d\u00e9sign\u00e9e comme la langue dominante.<\/p>\n<p>Chez le jeune enfant en cours d\u2019acquisition du langage, on observe tr\u00e8s souvent une diff\u00e9renciation fonctionnelle dans l\u2019utilisation des langues\u00a0; diff\u00e9renciation objectiv\u00e9e par le fait que l\u2019enfant \u00a0va utiliser L<sub>A<\/sub> de mani\u00e8re pr\u00e9dominante dans certaines situations (par exemple\u00a0: le jeu libre) et L<sub>B<\/sub> dans d\u2019autres (par exemple\u00a0:\u00a0 la\u00a0 lecture partag\u00e9e le soir). La vitesse de d\u00e9veloppement des deux langues peut donc diff\u00e9rer sans que ne soit pour autant remise en cause la qualit\u00e9 de bilingue de l\u2019enfant. Bien \u00e9videmment, cela impactera, dans un premier temps, le vocabulaire d\u00e9velopp\u00e9 dans chacune des langues\u00a0; certains mots pouvant \u00eatre pr\u00e9sents en L<sub>A<\/sub> uniquement, d\u2019autres en L<sub>B<\/sub> et d\u2019autres encore dans les deux langues (nous aborderons ce point plus en d\u00e9tail dans le Chapitre 3 et plus particuli\u00e8rement dans la section consacr\u00e9e au d\u00e9veloppement lexical). \u00c0 cet \u00e9gard, comme le fait remarquer\u00a0 De Houwer (2009), la capacit\u00e9 du jeune enfant bilingue \u00e0 choisir la langue \u00e0 utiliser dans un contexte particulier est tout \u00e0 fait remarquable. Ce choix n\u2019est pourtant pas aussi intuitif qu\u2019il y para\u00eet. Il d\u00e9pend d\u2019un grand nombre de facteurs externes que l\u2019enfant doit consid\u00e9rer avant de s\u00e9lectionner \u00ab\u00a0la\u00a0\u00bb bonne langue (par exemple\u00a0: la nature de l\u2019interlocuteur, le contexte linguistique, le sujet de conversation, l\u2019activit\u00e9 en cours, etc.). Les enfants \u00e9lev\u00e9s dans un milieu bilingue d\u00e9veloppent tr\u00e8s pr\u00e9cocement une sensibilit\u00e9 \u00e0 ces facteurs (Sinka &amp; Schelletter, 1998).<\/p>\n<p>La notion de dominance d\u2019une langue sur l\u2019autre, de m\u00eame que celle de bilinguisme non \u00e9quilibr\u00e9, nous am\u00e8ne naturellement \u00e0 aborder un concept d\u00e9velopp\u00e9 par Grosjean et collaborateurs (2013, 2015)\u00a0: celui de la compl\u00e9mentarit\u00e9 des langues.<\/p>\n<h1>La compl\u00e9mentarit\u00e9 des langues et l\u2019influence du contexte d\u2019utilisation<\/h1>\n<p>Grosjean et collaborateurs (2013, 2015) sugg\u00e8rent que les\u00a0 bilingues utilisent leurs langues \u00e0 des fins et dans des contextes de vies diff\u00e9rents.\u00a0 Cette vision d\u00e9passe celle du simple concept de langue dominante. Elle propose plut\u00f4t que la langue dominante d\u2019un bilingue n\u2019est pas constante, mais peut varier en fonction du contexte de vie. \u00a0C\u2019est ce que Fran\u00e7ois Grosjean d\u00e9finit comme le \u00ab\u00a0principe de compl\u00e9mentarit\u00e9\u00a0\u00bb des langues. Dans son ouvrage de 2015\u00a0 \u00ab\u00a0Parler plusieurs langues\u00a0\u00bb, il repr\u00e9sente ce principe sous la forme d\u2019une matrice compos\u00e9e de cellules renvoyant \u00e0 un contexte d\u2019utilisation ou \u00e0 un domaine de vie particulier.<\/p>\n<p><strong>Exemple<\/strong>\u00a0: Un enfant de huit ans habite la r\u00e9gion li\u00e9geoise. Il s\u2019exprime en fran\u00e7ais avec un parent et en n\u00e9erlandais avec l\u2019autre. Il est scolaris\u00e9 en fran\u00e7ais \u00e0 Li\u00e8ge. Il est affili\u00e9 \u00e0 un club de football et \u00e0 un mouvement de jeunesse n\u00e9erlandophones \u00e0 Tongres et \u00e0 un club de natation francophone \u00e0 Li\u00e8ge. Il s\u2019exprime uniquement en fran\u00e7ais avec les voisins. Par contre, il s\u2019exprime en L<sub>A<\/sub> ou en L<sub>B<\/sub> dans les r\u00e9unions de famille, et avec ses amis selon la langue maternelle de ceux-ci. Pour les activit\u00e9s culturelles, les parents ont fait le choix de les effectuer dans les deux langues de mani\u00e8re \u00e0 ouvrir l\u2019enfant \u00e0 la culture des deux langues.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_24\" aria-describedby=\"caption-attachment-24\" style=\"width: 714px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-24 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6.png\" alt=\"\" width=\"714\" height=\"723\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6.png 714w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6-296x300.png 296w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6-65x66.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6-225x228.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/05\/image6-350x354.png 350w\" sizes=\"(max-width: 714px) 100vw, 714px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-24\" class=\"wp-caption-text\">Figure 4\u00a0: Illustration de la compl\u00e9mentarit\u00e9 des langues d\u2019apr\u00e8s Grosjean (2015).<\/figcaption><\/figure>\n<p>Si nous tentions de fusionner ce sch\u00e9ma avec celui relatif \u00e0 la comp\u00e9tence dans chacune des habilet\u00e9s linguistiques de base (cf. Figure\u00a01), nous obtiendrions une sorte de boule \u00e0 facettes repr\u00e9sentant de mani\u00e8re grossi\u00e8re la r\u00e9alit\u00e9 complexe du bilinguisme.<\/p>\n<h1>Quand le bilinguisme est un \u00ab\u00a0moins\u00a0\u00bb\u00a0: du bilinguisme additif au bilinguisme soustractif<\/h1>\n<p>Si dans beaucoup de cas, le bilinguisme repr\u00e9sente une r\u00e9elle valeur ajout\u00e9e dans la vie d\u2019une personne, il est des situations dans lesquelles la nature des langues en pr\u00e9sence et la perception que les utilisateurs ont de celles-ci conduisent \u00e0 l\u2019abandon d\u2019une des langues \u00e0 savoir la langue consid\u00e9r\u00e9e comme minoritaire. C\u2019est ce que Lambert (1973, 1974) d\u00e9crit comme un bilinguisme soustractif par opposition \u00e0 un bilinguisme additif qui r\u00e9unit toutes les conditions favorables pour un d\u00e9veloppement harmonieux des deux langues.<\/p>\n<h6><\/h6>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div>\n<figure id=\"attachment_635\" aria-describedby=\"caption-attachment-635\" style=\"width: 878px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-635 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16.png\" alt=\"\" width=\"878\" height=\"639\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16.png 878w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16-300x218.png 300w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16-768x559.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16-65x47.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16-225x164.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/Tableau-16-350x255.png 350w\" sizes=\"(max-width: 878px) 100vw, 878px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-635\" class=\"wp-caption-text\"><em>Tableau 1\u00a0: Caract\u00e9ristiques du bilinguisme additif et du bilinguisme soustractif d&rsquo;apr\u00e8s Lambert (1974).<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Exemple<\/strong>\u00a0: un enfant d\u2019un couple anglophone et parlant anglais \u00e0 la maison ou d\u2019un couple chinois parlant chinois \u00e0 la maison et scolaris\u00e9 en fran\u00e7ais en Belgique court moins de risque d\u2019abandonner sa L<sub>1<\/sub> au profit du fran\u00e7ais qu\u2019un enfant de L<sub>1<\/sub> \u2018amazighe\u2019 (langue berb\u00e8re) scolaris\u00e9 dans les m\u00eames conditions.<\/p>\n<p>Lors de l\u2019immigration italienne en Belgique dans les ann\u00e9es 1960, on a vu beaucoup d\u2019enfants abandonner l\u2019utilisation de l\u2019italien \u00e0 la maison au profit du seul fran\u00e7ais avec comme cons\u00e9quence une seconde g\u00e9n\u00e9ration monolingue en fran\u00e7ais. Le m\u00eame constat peut \u00eatre fait aujourd\u2019hui avec d\u2019autres communaut\u00e9s immigr\u00e9es dont les langues d\u2019origine sont subjectivement consid\u00e9r\u00e9es non prestigieuses par la communaut\u00e9 linguistique dominante.<\/p>\n<p>Dans un contexte de bilinguisme additif, l\u2019introduction d\u2019une L<sub>2<\/sub> et la confrontation \u00e0 la culture qui y est attach\u00e9e constituent une valeur ajout\u00e9e dans la vie de l\u2019apprenant. De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, la langue maternelle de l\u2019apprenant (L<sub>1<\/sub>) est une langue subjectivement (et nous insistons fortement sur ce terme) consid\u00e9r\u00e9e comme prestigieuse par les utilisateurs de cette langue de m\u00eame que par la communaut\u00e9 linguistique d\u2019accueil. Les risques de remplacement progressif de L<sub>1<\/sub> par L<sub>2<\/sub> et d\u2019assimilation \u00e0 la culture de L<sub>2<\/sub> sont donc relativement faibles, voire inexistants. En revanche, dans un contexte de bilinguisme soustractif, une pression est mise sur l\u2019apprenant non seulement pour qu\u2019il apprenne rapidement L<sub>2<\/sub> et se conforme \u00e0 la culture qui y est associ\u00e9e, mais \u00e9galement pour qu\u2019il les privil\u00e9gie dans la vie quotidienne \u00e0 la langue et la culture d\u2019origine.<\/p>\n<p>C\u2019est dans cette derni\u00e8re situation qu\u2019un risque sur le d\u00e9veloppement langagier de l\u2019enfant p\u00e8se le plus.\u00a0 Nous y reviendrons en fin du Chapitre 5 quand nous aborderons la probl\u00e9matique de la scolarisation dans une L<sub>2<\/sub> des enfants de langue minoritaire L<sub>1<\/sub> et la pratique tr\u00e8s controvers\u00e9e d\u2019abandon de la langue d\u2019origine au profit de la seule langue de la communaut\u00e9 linguistique d\u2019accueil.<\/p>\n<p>Ces notions de bilinguisme additif et de bilinguisme soustractif renvoient \u00e0 celle du \u00ab prestige de la langue \u00bb et \u00e0 la perception, n\u00e9cessairement subjective, que nous avons des langues. Nous ne d\u00e9velopperons pas ici cette question qui rel\u00e8ve de la sociolinguistique et de la psychologie sociale. Nous nous contenterons, pour cl\u00f4turer cette section et ce chapitre, de souligner qu\u2019aux yeux du linguiste, toutes les langues sont \u00e9gales et ont le m\u00eame prestige. Cependant, dans la r\u00e9alit\u00e9, il en va de m\u00eame pour les langues que pour les \u00eatres humains\u00a0: certaines sont plus \u00e9gales que d\u2019autres au point m\u00eame que nombre d\u2019entre elles sont menac\u00e9es de disparition.<\/p>\n<\/div>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-137-1\">Dominance is the condition in which bilingual people have greater grammatical proficiency in, more vocabulary in, or greater fluent in one language or simply use one language more (the dominant language) often (Genesee et al., 2004, p.\u00a080). <a href=\"#return-footnote-137-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":12,"menu_order":2,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-137","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":3,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/137"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"version-history":[{"count":29,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/137\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":879,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/137\/revisions\/879"}],"part":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/3"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/137\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=137"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=137"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=137"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=137"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}