{"id":175,"date":"2022-06-15T15:16:36","date_gmt":"2022-06-15T13:16:36","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/?post_type=chapter&#038;p=175"},"modified":"2023-01-20T09:45:42","modified_gmt":"2023-01-20T08:45:42","slug":"la-decouverte-des-sons-de-la-langue","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/chapter\/la-decouverte-des-sons-de-la-langue\/","title":{"raw":"3.1. La d\u00e9couverte des sons de la langue","rendered":"3.1. La d\u00e9couverte des sons de la langue"},"content":{"raw":"Les langues humaines contiennent une grande quantit\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments de base appel\u00e9s les phon\u00e8mes. On en d\u00e9nombre environ 800 dont 600 consonnes et 200 voyelles (Ladefoged, 2004). Chaque langue utilise une petite partie de ces phon\u00e8mes, une quarantaine en moyenne, pour former les mots constituant son vocabulaire. Ainsi, en fran\u00e7ais nous utilisons 15 voyelles et 23 consonnes soit 38 phon\u00e8mes (Canault, 2017) avec quelques petites variations en fonction des accents r\u00e9gionaux.\r\n\r\nLes phon\u00e8mes correspondent techniquement aux unit\u00e9s sonores minimales de la langue dont la combinaison selon des r\u00e8gles propres \u00e0 chaque langue, \u00e9galement appel\u00e9es r\u00e8gles phonotactiques, permettra de construire des mots. La sp\u00e9cificit\u00e9 des phon\u00e8mes est, notamment, qu\u2019ils ne sont pas indiff\u00e9remment interchangeables.\r\n\r\n<strong>Exemple\u00a0:<\/strong> le mot \"main\" est construit par la succession des phon\u00e8mes \/m\/ et \/\u025b\u0303\/(ain). Si on substitue \/n\/ \u00e0 \/m\/, le mot produit ainsi que sa signification seront modifi\u00e9s\u00a0; \"main\" devenant \"nain\".\r\n<h1>Une sensibilit\u00e9 pr\u00e9coce aux sons de la langue maternelle<\/h1>\r\nL\u2019\u00eatre humain a une affinit\u00e9 toute particuli\u00e8re avec la langue et le langage. On sait depuis de nombreuses ann\u00e9es que le nouveau-n\u00e9 est tr\u00e8s sensible aux stimulations sonores humaines, bases de l\u2019acquisition du langage (Gervain &amp; Werker, 2008). L\u2019acquisition de la langue maternelle repose en fait sur un syst\u00e8me de perception des sons op\u00e9rationnel bien avant la naissance (Byers-Heinlein <em>et al.<\/em>, 2010). \u00c0 25 semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e (\u00b1 cinq mois de gestation), une stimulation acoustique \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019abdomen de la m\u00e8re provoque des clignements des paupi\u00e8res chez le f\u0153tus (Birnholz &amp; Benacerraf, 1983) et une augmentation du rythme cardiaque entre 26 et 28 semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e (Kisilevsky <em>et\u00a0al.<\/em>, 1992). Plus r\u00e9cemment, des \u00e9tudes men\u00e9es par magn\u00e9toenc\u00e9phalographie[footnote]La magn\u00e9toenc\u00e9phalographie est une technologie d\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale reposant sur la captation du champ magn\u00e9tique r\u00e9sultant de l\u2019activit\u00e9 du cerveau. Elle permet de visualiser et de localiser rapidement une activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale (http:\/\/www.cea.fr\/comprendre\/Pages\/sante-sciences-du-vivant\/essentiel-sur-imagerie-medicale.aspx).[\/footnote]\u00a0(Holst <em>et al.<\/em>, 2005) sur des f\u0153tus de 27 semaines et par IRMf[footnote]L\u2019IRMf (Imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle) permet de visualiser de mani\u00e8re indirecte l\u2019activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale en mesurant les variations locales de flux d\u2019oxyg\u00e9nation du sang dans le cerveau lors de l\u2019ex\u00e9cution d\u2019une t\u00e2che cognitive.[\/footnote] (Moore <em>et al.<\/em>, 2001) sur des f\u0153tus de 35 semaines confirment leur perception d\u2019informations auditives ext\u00e9rieures. La maturation de l\u2019oreille et du cerveau serait donc suffisante pendant le dernier trimestre de vie intra-ut\u00e9rine pour permettre au f\u0153tus de percevoir l\u2019environnement sonore interne (bruit du c\u0153ur de la m\u00e8re, pulsations de l\u2019art\u00e8re placentaire, bruits intestinaux, etc.), mais surtout ext\u00e9rieur (la voix de la m\u00e8re). Les donn\u00e9es d\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale permettent, par ailleurs, d\u2019objectiver les observations comportementales faites dans les ann\u00e9es 1980, \u00e0 savoir que les nouveau-n\u00e9s reconnaissent les caract\u00e9ristiques prosodiques de leur langue maternelle (Mehler <em>et al.<\/em>, 1988), la voix de leur m\u00e8re (Ockleford <em>et al.<\/em>, 1988) ou, plus r\u00e9cemment, qu\u2019ils sont capables de reconna\u00eetre les comptines r\u00e9cit\u00e9es par la maman quelques jours avant la naissance.\r\n<div>\r\n<h5>Question 4\u00a0: les nouveau-n\u00e9s expos\u00e9s in utero \u00e0 deux langues ont-ils une pr\u00e9f\u00e9rence pour l\u2019une d\u2019entre elles ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nEn 2010, Byers-Heinlein et collaborateurs ont men\u00e9 une \u00e9tude tr\u00e8s int\u00e9ressante sur la pr\u00e9f\u00e9rence linguistique de nouveau-n\u00e9s expos\u00e9s in utero \u00e0 deux langues rythmiquement diff\u00e9rentes, l\u2019anglais et une langue de la branche philippine (le tagalog), comparativement \u00e0 des nouveau-n\u00e9s expos\u00e9s \u00e0 une seule langue. La proc\u00e9dure utilis\u00e9e pour \u00e9valuer la pr\u00e9f\u00e9rence des nourrissons est celle du calcul de l\u2019amplitude (nombre) de succion sur une t\u00e9tine, proc\u00e9dure classiquement utilis\u00e9e en psychologie d\u00e9veloppementale pour d\u00e9terminer l\u2019int\u00e9r\u00eat de tout jeunes enfants pour une stimulation donn\u00e9e. La Figure 6 illustre la proc\u00e9dure utilis\u00e9e par les chercheurs.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_82\" align=\"aligncenter\" width=\"1290\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6.png\"><img class=\"wp-image-82 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6.png\" alt=\"\" width=\"1290\" height=\"826\" \/><\/a> Figure 6\u00a0: Pr\u00e9f\u00e9rence linguistique du nouveau-n\u00e9 en fonction de l\u2019exposition linguistique pr\u00e9natale d\u2019apr\u00e8s l\u2019exp\u00e9rience de Byers-Heinlein et collaborateurs (2010).[\/caption]\r\n\r\nAu-del\u00e0 du fait de montrer que les nouveau-n\u00e9s monolingues ont une pr\u00e9f\u00e9rence marqu\u00e9e pour la langue parl\u00e9e par la m\u00e8re pendant la grossesse, l\u2019exp\u00e9rience de Byers-Heinlein et collaborateurs met en \u00e9vidence que les nouveau-n\u00e9s expos\u00e9s \u00e0 deux langues pendant la p\u00e9riode pr\u00e9natale r\u00e9agissent de mani\u00e8re similaire \u00e0 chacune de ces langues lorsqu\u2019ils y sont expos\u00e9s apr\u00e8s la naissance. En d\u2019autres termes, les nouveau-n\u00e9s n\u2019ont aucune pr\u00e9f\u00e9rence marqu\u00e9e pour une des langues parl\u00e9es par la maman pendant la grossesse et y r\u00e9agissent de mani\u00e8re \u00e9gale, marquant ainsi qu'ils les consid\u00e8rent toutes deux comme famili\u00e8res.\r\n<div>\r\n<h5>Question 5\u00a0: les nouveau-n\u00e9s diff\u00e9rencient-ils r\u00e9ellement les langues auxquelles ils sont expos\u00e9s ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nLes r\u00e9sultats d\u00e9taill\u00e9s ci-dessus semblent logiques et pourraient m\u00eame relever d\u2019une lapalissade. Cependant, aussi naturels que ces r\u00e9sultats puissent para\u00eetre, on peut se poser la question d\u2019une r\u00e9elle absence de pr\u00e9f\u00e9rence ou d'une non-diff\u00e9renciation voire d\u2019une confusion des deux langues. En d'autres termes, l'amplitude de succion similaire pour les deux langues ne serait-elle pas plut\u00f4t l'indice d'une non-diff\u00e9renciation des langues plut\u00f4t que celui d'une absence de pr\u00e9f\u00e9rence ? Afin de d\u00e9partager ces deux hypoth\u00e8ses, Byers-Heinlein et collaborateurs ont compl\u00e9t\u00e9 le premier versant de leur exp\u00e9rimentation par un second \u00e9galement bas\u00e9 sur l\u2019analyse de l\u2019amplitude de succion. Dans la proc\u00e9dure exp\u00e9rimentale illustr\u00e9e dans la Figure 7, l\u2019enfant est expos\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9titive \u00e0 l\u2019anglais. Apr\u00e8s un int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00e9coute de l\u2019anglais marqu\u00e9 par une amplitude de succion importante, l\u2019enfant s\u2019habitant \u00e0 l\u2019\u00e9coute de cette langue va diminuer son comportement de succion. Ce n\u2019est que lorsque la stimulation auditive va changer au profit du tagalog que l\u2019amplitude du comportement de succion va de nouveau augmenter, signe que l\u2019enfant a per\u00e7u la diff\u00e9rence entre la nature des stimulations.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_83\" align=\"aligncenter\" width=\"919\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7.png\"><img class=\"wp-image-83 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7-e1662041554172.png\" alt=\"\" width=\"919\" height=\"492\" \/><\/a> Figure 7\u00a0: Proc\u00e9dure exp\u00e9rimentale utilis\u00e9e par Byers-Heinlein et collaborateurs (2010) dans la mise en \u00e9vidence de la discrimination des langues chez le nouveau-n\u00e9.[\/caption]\r\n\r\nCette \u00e9tude est int\u00e9ressante sur deux points. Premi\u00e8rement, elle met en \u00e9vidence la capacit\u00e9 des nouveau-n\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rencier des langues rythmiquement et structurellement diff\u00e9rentes (dans notre exemple, l\u2019anglais et le tagalog), et deuxi\u00e8mement, elle souligne le fait que les enfants bien qu\u2019ils puissent distinguer ces langues vont avoir une pr\u00e9f\u00e9rence marqu\u00e9e pour la (ou les langues) parl\u00e9e(s) par la m\u00e8re pendant la grossesse. Ces donn\u00e9es sont \u00e9galement confirm\u00e9es pour des langues rythmiquement et structurellement similaires (par exemple\u00a0: l\u2019espagnol et le catalan).\r\n<div>\r\n<h5>Question 6\u00a0: les nourrissons bilingues traitent-ils leurs langues maternelles de la m\u00eame mani\u00e8re que les nourrissons monolingues ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nComme nous venons de le voir, les langues sont tr\u00e8s rapidement diff\u00e9renci\u00e9es et trait\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment par le nourrisson bilingue. On peut n\u00e9anmoins se poser la question de savoir si les langues auxquelles il est expos\u00e9 sont individuellement trait\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re que par un nourrisson monolingue.\r\n\r\nBosch et Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 cette question dans le cadre de nombreuses \u00e9tudes sur le bilinguisme 'catalan-espagnol'. Une des plus connues date de 1997 et porte sur la rapidit\u00e9 d\u2019orientation de la t\u00eate vers une source sonore chez de tout jeunes enfants de quatre mois. Trois groupes d\u2019enfants ont particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude\u00a0: (1) monolingues 'catalan', (2) monolingues 'espagnol' et (3) bilingues 'catalan-espagnol'. Chacun des trois groupes \u00e9tait expos\u00e9 \u00e0 une s\u00e9rie de phrases dans sa (ou ses) langue(s) maternelle(s) (\u00e0 savoir espagnol ou catalan pour les enfants monolingues, et espagnol et catalan pour le groupe bilingue) ou dans une langue non native (l'anglais). La Figure 8 illustre la proc\u00e9dure exp\u00e9rimentale propos\u00e9e par les auteurs.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_84\" align=\"aligncenter\" width=\"1094\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8.png\"><img class=\"wp-image-84 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639.png\" alt=\"\" width=\"1094\" height=\"333\" \/><\/a> Figure 8\u00a0: Proc\u00e9dure d'orientation du regard en direction d'une source sonore.[\/caption]\r\n\r\nDe mani\u00e8re attendue, les enfants monolingues orientent plus rapidement leur regard vers la source sonore diffusant une phrase dans leur langue maternelle que vers celle diffusant une phrase dans une langue non native. En revanche, et de mani\u00e8re inattendue, les enfants bilingues se comportent diff\u00e9remment des monolingues. En effet, s'ils orientent leur t\u00eate \u00e0 la m\u00eame vitesse vers chacune de leur langue maternelle, ils l'orientent plus rapidement vers la source sonore diffusant une langue non native. Ces r\u00e9sultats sont, en premi\u00e8re analyse, assez surprenants et pourraient laisser penser que les enfants ne reconnaissent pas leurs langues voire les confondent avec une autre langue qu\u2019elle soit rythmiquement diff\u00e9rente ou non. Bosch et Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s vont proposer une autre explication qui sera reprise et confirm\u00e9e par les donn\u00e9es de Molnar et collaborateurs (2014). Pour eux, contrairement \u00e0 ce qui se passe chez l\u2019enfant monolingue qui va rapidement d\u00e9terminer quelle est la langue famili\u00e8re (catalan ou espagnol selon sa langue maternelle) et la langue non famili\u00e8re (l\u2019anglais), les enfants bilingues vont mettre en place une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire qui va ralentir le processus d\u2019orientation du regard. Concr\u00e8tement, ils vont\u00a0: (1) d\u00e9terminer si la langue entendue est famili\u00e8re ou non et (2) identifier la langue famili\u00e8re dont il s\u2019agit, ce qui prendra logiquement plus de temps. En r\u00e9ponse donc \u00e0 la question que nous nous posions, \u00e0 savoir \u00ab les nourrissons bilingues traitent-ils les langues de la m\u00eame mani\u00e8re que les enfants monolingues\u00a0? \u00bb, on peut r\u00e9pondre, dans l\u2019\u00e9tat actuel de nos connaissances, qu\u2019ils pr\u00e9sentent sans doute des capacit\u00e9s de discrimination similaires, mais qu\u2019ils proc\u00e8dent qualitativement de mani\u00e8re diff\u00e9rente pour discriminer les langues.\r\n<div>\r\n<h5>Question 7\u00a0: les nourrissons bilingues peuvent-ils diff\u00e9rencier les langues sur la base d\u2019indices visuels ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nSi les indices auditifs sont les plus clairs pour discriminer les langues parl\u00e9es, il ne faut pas oublier que la parole est multimodale et que, lorsque nous nous exprimons oralement, une s\u00e9rie d\u2019autres indices viennent compl\u00e9ter nos productions sonores. Parmi ceux-ci, on notera l\u2019importance des indices visuels. En effet, lorsque nous parlons, les structures de notre visage bougent en imprimant \u00e0 notre bouche (pour ne parler que de la structure la plus visible) des allures diff\u00e9rentes. L\u2019enfant en phase d\u2019acquisition du langage va utiliser ces indices en plus de la stimulation sonore afin de d\u00e9terminer les r\u00e9gularit\u00e9s de la langue.\r\n\r\nComme nous le verrons dans la section 3.1.3 consacr\u00e9e \u00e0 la production des sons de la langue, ces derniers sont produits en positionnant les organes phonateurs de mani\u00e8re pr\u00e9cise les uns par rapport aux autres (par exemple\u00a0: les deux l\u00e8vres se touchent pour un \/p\/, l\u2019apex de la langue \u2013 le bout de la langue \u2013 va toucher les dents sup\u00e9rieures pour un\u00a0\/t\/, les l\u00e8vres sont \u00e9tir\u00e9es et l\u00e9g\u00e8rement entrouvertes pour un\u00a0\/i\/, etc.). En plus des configurations sp\u00e9cifiques \u00e0 chacun des phon\u00e8mes de la langue, certains encha\u00eenements de sons peuvent exister dans une langue A, mais pas n\u00e9cessairement dans une langue B (par exemple\u00a0: la succession \/p\/+\/s\/ est possible en d\u00e9but de mot en fran\u00e7ais, mais n\u2019existe pas en anglais[footnote]Attention, nous parlons bien ici de successions de sons en production orale de la langue et non de succession de lettres \u00e0 l\u2019\u00e9crit. Si le mot \u00ab\u00a0psychology\u00a0\u00bb existe en anglais, il ne se prononce pas en produisant de mani\u00e8re marqu\u00e9e le \/p\/ et\u00a0le \/s\/ comme le ferait un francophone pour le mot \u00ab\u00a0psychologie\u00a0\u00bb.[\/footnote]). Enfin certains sons existent dans une langue, mais pas dans une autre (par exemple\u00a0: le \u2018th\u2019 anglais se produisant en sortant l\u2019apex de la langue et en l\u2019appuyant contre les dents du haut s\u2019il est sourd - \/\u03b8\/ -\u00a0 ou en commen\u00e7ant la prononciation du son \/z\/ avant de sortir l\u2019apex de la langue et de l\u2019appuyer contre les dents du haut s\u2019il est sonore - \/\u00f0\/ - n\u2019existe pas en fran\u00e7ais). En r\u00e9sum\u00e9, la production d\u2019une succession de sons propres \u00e0 une langue particuli\u00e8re va provoquer des mouvements de la bouche caract\u00e9ristiques de cette langue et visibles de tous. S\u2019il fallait encore donner un exemple de l\u2019importance de ces indices visuels, imaginons comme ils nous ont manqu\u00e9 lorsque nous en avons \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s par le port du masque pendant la pand\u00e9mie Covid-19.\r\n\r\nRevenant \u00e0 la question qui nous occupe, on peut se demander si les nourrissons utilisent \u00e9galement ces indices visuels et plus pr\u00e9cis\u00e9ment si les nourrissons \u00e9lev\u00e9s dans un environnement bilingue les utilisent pour diff\u00e9rencier les langues auxquelles ils sont expos\u00e9s. C\u2019est ce qu\u2019ont essay\u00e9 de d\u00e9couvrir Weikum et collaborateurs (2007) en proposant \u00e0 des enfants monolingues anglais et bilingues 'fran\u00e7ais-anglais' (\u00e2g\u00e9s de quatre, six et huit mois) des vid\u00e9os muettes de personnes parlant soit anglais soit fran\u00e7ais\u00a0; l\u2019indice de discrimination des langues \u00e9tant le temps pass\u00e9 \u00e0 regarder les vid\u00e9os apr\u00e8s le changement de langue[footnote]Dans cette proc\u00e9dure (proche de celle illustr\u00e9e dans la Figure 7), on habitue l\u2019enfant \u00e0 regarder des vid\u00e9os dans lesquelles le personnage parle dans la LA. Au bout d\u2019un temps, l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019enfant va diminuer et les fixations du regard sur la vid\u00e9o vont \u00eatre moins intenses et moins longues. Apr\u00e8s un certain temps, on modifie la langue parl\u00e9e par le personnage. Si l\u2019enfant diff\u00e9rencie les langues, il va de nouveau fixer intens\u00e9ment et longuement l\u2019\u00e9cran. S\u2019il ne per\u00e7oit pas le changement, l\u2019intensit\u00e9 du regard sur l\u2019\u00e9cran va rester inchang\u00e9e.[\/footnote]. Les chercheurs constatent qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de quatre mois, les enfants monolingues comme les enfants bilingues montrent un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat lors du changement de langue indiquant ainsi la perception du changement. En revanche, \u00e0 huit mois, seuls les nourrissons bilingues parviennent encore \u00e0 discriminer les deux langues sur la base des seuls indices visuels. Ces r\u00e9sultats ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9pliqu\u00e9s et confirm\u00e9s par Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s et collaborateurs (2012) avec des enfants de huit mois expos\u00e9s d\u00e8s la naissance au catalan et\/ou espagnol et confront\u00e9s visuellement \u00e0 des langues non natives (l\u2019anglais et le fran\u00e7ais). Seuls les enfants \u00e9lev\u00e9s de mani\u00e8re bilingue arrivaient \u00e0 discriminer visuellement leurs langues maternelles de langues auxquelles ils n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s. On peut conclure de ces exp\u00e9riences que les enfants \u00e9lev\u00e9s dans un milieu bilingue manifestent tr\u00e8s pr\u00e9cocement une grande sensibilit\u00e9 aux indices leur permettant de diff\u00e9rencier les langues et que celle-ci est plus p\u00e9renne que chez les enfants monolingues.\r\n<h3>Une sp\u00e9cialisation croissante pour les sons de la langue maternelle<\/h3>\r\nLa t\u00e2che du jeune enfant en phase d\u2019acquisition du langage est de reconna\u00eetre et de distinguer les phon\u00e8mes les uns des autres pour ensuite pouvoir les combiner de mani\u00e8re \u00e0 produire les mots du lexique de sa langue maternelle. Pour un enfant \u00e9lev\u00e9 dans un milieu bilingue, la t\u00e2che est en quelque sorte double puisqu\u2019il devra apprendre \u00e0 reconna\u00eetre, distinguer et produire les phon\u00e8mes de ses deux langues maternelles.\r\n\r\nM\u00eame pour un nourrisson monolingue, cette t\u00e2che peut para\u00eetre ardue, mais c\u2019est sans compter la sensibilit\u00e9 particuli\u00e8re des jeunes enfants aux changements acoustiques, plus particuli\u00e8rement au niveau des fronti\u00e8res entre les phon\u00e8mes (Eimas, 1975). En effet, dans les premiers mois de la vie, les nourrissons peuvent virtuellement discriminer et produire toutes les unit\u00e9s phon\u00e9tiques utilis\u00e9es dans toutes les langues, m\u00eame dans celles qu\u2019ils n\u2019ont jamais entendues, alors que les adultes ne le peuvent plus. Cette capacit\u00e9 d\u00e9cro\u00eet avec le temps et avec l\u2019exposition intensive et r\u00e9p\u00e9titive \u00e0 la langue maternelle. \u00c0 l\u2019\u00e2ge d\u2019un an, les capacit\u00e9s de discrimination de l\u2019enfant ne sont d\u2019ailleurs d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019\u00e0 10\u00a0% de leur potentiel initial.\r\n\r\n<strong>Exemple\u00a0:<\/strong> des participants japonais sont expos\u00e9s aux phon\u00e8mes anglais \/l\/ et \/r\/ (Miyawaki <em>et al.<\/em>, 1975), la distinction entre les deux phon\u00e8mes n\u2019existant pas en japonais\u00a0\u00a0:\r\n<ul>\r\n \t<li>les nourrissons de six mois discriminent les deux phon\u00e8mes\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>chez les jeunes enfants de douze mois, on observe une diminution significative de la capacit\u00e9 \u00e0 discriminer les deux phon\u00e8mes\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>chez les adultes, on constate une impossibilit\u00e9 de distinguer les deux phon\u00e8mes.<\/li>\r\n<\/ul>\r\nLa p\u00e9riode s\u2019\u00e9talant de six mois \u00e0 un an semble donc cruciale dans la structuration des processus de perception des sons de la langue maternelle.\r\n\r\nDans le cadre pr\u00e9cis de l\u2019acquisition des sons de notre langue maternelle, l\u2019acte d\u2019apprendre correspond donc \u00e0 une restriction des potentialit\u00e9s offertes par notre programme g\u00e9n\u00e9tique\u00a0 (Habib, 2018) ou, pour reprendre la formule de Changeux (1983) \u00ab\u00a0Apprendre c\u2019est \u00e9liminer\u00a0\u00bb.\r\n<div>\r\n<h5>Question 8\u00a0: les sons non acquis sont-ils perdus pour toujours ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nM\u00eame si cet ouvrage a pour objet principal le bilinguisme pr\u00e9coce, il nous semble important d\u2019ouvrir une parenth\u00e8se sur le bilinguisme s\u00e9quentiel, voire tardif, et d\u2019expliquer en quelques paragraphes pourquoi il est si difficile de discriminer et de produire les sons d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l'adolescence ou \u00e0 l'\u00e2ge adulte.\r\n\r\nLes \u00e9tudes interlangues sont tr\u00e8s int\u00e9ressantes pour la compr\u00e9hension des m\u00e9canismes d\u2019acquisition du langage et notamment du syst\u00e8me phonologique (on verra notre exemple ci-dessus ou encore les \u00e9tudes de Werker <em>et al.<\/em>, 1981, 1984 confrontant des enfants et des adultes dans la discrimination de contrastes phon\u00e9tiques en anglais et en hindi). Elles permettent de d\u00e9gager ce qui rel\u00e8ve de la maturation g\u00e9n\u00e9rale des structures anatomiques impliqu\u00e9es dans la production des sons, et donc commun \u00e0 toutes les langues, de l\u2019acquisition des sp\u00e9cificit\u00e9s de la langue.\r\n\r\nUne question qu\u2019on peut l\u00e9gitimement se poser est celle de la raison de cette perte de sensibilit\u00e9 aux contrastes sonores non pertinents dans la langue maternelle au-del\u00e0 de la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie et de son caract\u00e8re d\u00e9finitif. Cette question est d\u2019autant plus importante que l\u2019on constate souvent des difficult\u00e9s de ma\u00eetrise des phon\u00e8mes d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re lors d\u2019un apprentissage tardif. Pisoni et collaborateurs (1994) ont tent\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 la question en entra\u00eenant des adultes monolingues \u00e0 discriminer des contrastes phon\u00e9tiques existants dans diverses langues \u00e9trang\u00e8res, mais pas dans leur langue maternelle. Ils constatent que certaines proc\u00e9dures d\u2019entra\u00eenement sont efficaces pour certains contrastes sugg\u00e9rant ainsi que la perte n\u2019est ni totale ni d\u00e9finitive. Cette conclusion conforte la th\u00e9orie de Burnham (1986) qui postule que le caract\u00e8re discriminable des contrastes dans une langue \u00e9trang\u00e8re tient \u00e0 leur saillance acoustique. Certains contrastes seraient peu saillants et rares et d\u00e8s lors \u00ab\u00a0perdus\u00a0\u00bb plus rapidement que d\u2019autres, plus fr\u00e9quents et saillants, qui r\u00e9sisteraient beaucoup mieux au temps, et ce ind\u00e9pendamment de l\u2019exp\u00e9rience linguistique du sujet.\r\n\r\nCette possibilit\u00e9 de r\u00e9apprendre ou plut\u00f4t de r\u00e9cup\u00e9rer tardivement la capacit\u00e9 \u00e0 discriminer des contrastes phon\u00e9tiques non pr\u00e9sents dans la langue maternelle se heurte \u00e0 la notion de p\u00e9riode critique[footnote]Pour rappel, il faut entendre par l\u00e0 une p\u00e9riode critique, une p\u00e9riode de sensibilit\u00e9 maximale limit\u00e9e dans le temps pour un apprentissage donn\u00e9 (voir Encart 1).[\/footnote] \u00e9nonc\u00e9e par Lenneberg (1967) sugg\u00e9rant que l\u2019acquisition des sons d\u2019une langue ne peut se faire au-del\u00e0 d'un certain \u00e2ge (\u00b1 cinq ans). Pass\u00e9 cet \u00e2ge, les apprenants d\u2019une L<sub>2<\/sub> perdraient leur capacit\u00e9 \u00e0 utiliser de mani\u00e8re efficace et automatique l\u2019<em>input<\/em> sonore \u00e9manant d'une langue \u00e9trang\u00e8re pour construire un inventaire phon\u00e9tique. Dans son \u00ab\u00a0<em>Speech Learning Model<\/em>\u00a0\u00bb Flege (on verra Flege, 2021 pour une revue des versions de 1995 et 2005 du mod\u00e8le) relativise cette affirmation, car si elle correspond \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 pour l\u2019acquisition des sons d\u2019une L<sub>1<\/sub>, la notion de p\u00e9riode critique ne semble pas \u00eatre transposable \u00e0 l\u2019acquisition des sons d\u2019une L<sub>2<\/sub>. Il en veut pour preuve la capacit\u00e9 de certains \u00e0 adultes \u00e0 percevoir et produire correctement les sons d\u2019une L<sub>2<\/sub> et \u00e0 l\u2019\u00e9chec de certains enfants \u00e0 cette m\u00eame t\u00e2che. Au terme d\u2019une s\u00e9rie d\u2019observations exp\u00e9rimentales sur de grands groupes, il conclut que les traces de l\u2019exposition phon\u00e9tique \u00e0 une L<sub>2<\/sub> restent accessibles aux apprenants de tout \u00e2ge. Ils peuvent d\u00e8s lors exploiter les m\u00e9canismes et processus d\u2019apprentissage utilis\u00e9s lors de l\u2019acquisition de leur L<sub>1<\/sub> pour d\u00e9velopper une L<sub>2<\/sub>.\r\n\r\nSelon Flege, le syst\u00e8me phon\u00e9tique de L<sub>1<\/sub> interf\u00e9rant avec celui de L<sub>2<\/sub> jouerait n\u00e9cessairement un r\u00f4le dans l\u2019acquisition des sons de cette seconde langue. L\u2019apprenant se r\u00e9f\u00e8re inconsciemment et automatiquement aux sons de sa langue maternelle et ce n\u2019est que graduellement qu\u2019il parvient \u00e0 d\u00e9gager les diff\u00e9rences phon\u00e9tiques qui existent entre les sons de L<sub>2<\/sub> et les sons les plus proches de L<sub>1<\/sub> cr\u00e9ant finalement une nouvelle cat\u00e9gorie phon\u00e9tique ind\u00e9pendante des sons de L<sub>1<\/sub> pour les nouveaux sons de L<sub>2<\/sub>. Cette diff\u00e9renciation graduelle entre les sons de L<sub>1<\/sub> et de L<sub>2<\/sub> est naturellement li\u00e9e \u00e0 l\u2019augmentation de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019apprenant en L<sub>2<\/sub>. En d\u2019autres termes, plus l\u2019apprenant est expos\u00e9 de mani\u00e8re cumulative \u00e0 des stimulations en L<sub>2<\/sub> lors d\u2019\u00e9changes verbaux et plus la probabilit\u00e9 qu\u2019il puisse distinguer efficacement les sons de L<sub>1<\/sub> et de L<sub>2<\/sub> augmente. Dans ce processus, la qualit\u00e9 des productions langagi\u00e8res entendues (cf. Chapitre 2) joue un r\u00f4le d\u00e9terminant.\r\n<div>\r\n<h5>Question 9\u00a0: l\u2019enfant diff\u00e9rencie-t-il les sons des deux langues en pr\u00e9sence ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nComme nous l'avons d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, lors de l\u2019acquisition de sa langue maternelle, l\u2019enfant monolingue doit d\u00e9tecter et apprendre les r\u00e9gularit\u00e9s qui caract\u00e9risent sa langue. Corollairement, dans le cadre d\u2019une acquisition bilingue, les nourrissons doivent d\u00e9tecter et apprendre les r\u00e9gularit\u00e9s de deux langues. Cela implique qu\u2019ils les reconnaissent toutes les deux comme des langues maternelles tout en continuant \u00e0 les distinguer l\u2019une de l\u2019autre.\r\n\r\nComme nous allons le voir, m\u00eame si les \u00e9tudes men\u00e9es ces derni\u00e8res d\u00e9cennies mettent en \u00e9vidence la capacit\u00e9 du nourrisson bilingue \u00e0 discriminer les sons de ses langues maternelles, il est relativement fr\u00e9quent, voire syst\u00e9matique, qu\u2019il \u00e9prouve des difficult\u00e9s \u00e0 discriminer les contrastes phon\u00e9miques proches en raison de la complexit\u00e9 que repr\u00e9sente d\u2019acquisition de deux inventaires de sons distincts (Fennell <em>et al.<\/em>, 2016). Cela s\u2019explique logiquement par le fait que le nourrisson expos\u00e9 \u00e0 deux langues doit acqu\u00e9rir et affiner la discrimination de davantage de cat\u00e9gories phon\u00e9miques que le nourrisson monolingue et cela d\u2019autant plus que les cat\u00e9gories propres \u00e0 L<sub>A<\/sub> et L<sub>B<\/sub> peuvent potentiellement se recouvrir (Byers-Heinlein &amp; Fennell, 2014).\r\n\r\n<strong>Exemple<\/strong>\u00a0: le fran\u00e7ais comporte 36 \u00e0 38 phon\u00e8mes (selon les accents r\u00e9gionaux) alors que l\u2019anglais en comporte 39-40. Ces deux langues partagent n\u00e9anmoins une vingtaine de phon\u00e8mes\u00a0:\r\n<h6><\/h6>\r\n[caption id=\"attachment_376\" align=\"aligncenter\" width=\"1916\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5.png\"><img class=\"wp-image-376 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5.png\" alt=\"\" width=\"1916\" height=\"1926\" \/><\/a> <em>Tableau 5\u00a0: Inventaires phon\u00e9miques du fran\u00e7ais et de l\u2019anglais .<\/em>[\/caption]\r\n\r\nL\u2019 analyse du tableau ci-dessus permet de se rendre compte de la complexit\u00e9 de la t\u00e2che de discrimination et de classification des sons. Ne prenons que le son que les francophones identifient comme un 'i'. Le nourrisson monolingue francophone ne devra en identifier qu\u2019une seule forme, le \/i\/, alors que le nourrisson monolingue anglophone devra en identifier trois: \/i\/, \/\u026a\/ et \/i\u02d0\/. Il le fera avec autant de facilit\u00e9 que pour les autres contrastes phon\u00e9miques puisqu\u2019il y est confront\u00e9 depuis sa naissance. En revanche, pour le nourrisson \u00e9lev\u00e9 dans un environnement bilingue 'fran\u00e7ais-anglais', la situation sera diff\u00e9rente\u00a0; pas fondamentalement plus complexe, mais diff\u00e9rente.\r\n\r\n&nbsp;\r\n<div class=\"textbox\">\r\n\r\n<strong>Encart 2<\/strong> \u2013 <strong>L\u2019importance de bien diff\u00e9rencier et produire les phon\u00e8mes d\u2019une langue.<\/strong>\r\n\r\nDans certaines situations, remplacer un phon\u00e8me par un autre peut entrainer une modification de sens. C\u2019est particuli\u00e8rement vrai dans ce qu\u2019on appelle les paires minimales c\u2019est-\u00e0-dire des paires de mots ne se diff\u00e9renciant que par un seul son (ce ind\u00e9pendamment de la mani\u00e8re dont les mots s\u2019\u00e9crivent). Ce son peut \u00eatre une voyelle ou une consonne. Ainsi, en fran\u00e7ais\u00a0:\r\n\r\n\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \/m\/ \u2260 \/v\/ \u2192 main \u2260 vin\r\n\r\n\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \/y\/ \u2260 \/u\/ \u2192 lu \u2260 loup\r\n\r\nLes paires minimales d\u00e9routent souvent les apprenants d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re. En \u00ab\u00a0confondant\u00a0\u00bb des phon\u00e8mes, ils remplacent un mot par un autre changeant ainsi compl\u00e8tement le sens de la phrase. Prenons l\u2019exemple des mots anglais \u2018think\u2019\u00a0 (penser) et \u2018sink\u00a0\u2018 (couler). Un francophone natif aura tendance \u00e0 produire les deux mots de la m\u00eame mani\u00e8re en pronon\u00e7ant un \/s\/ comme dans \u2018savoir\u2019\u00a0; dans ce cas, seul le contexte permettra \u00e0 l\u2019interlocuteur de comprendre ce qu\u2019a r\u00e9ellement voulu dire la personne. En revanche, un anglophone prononcera \u2018think\u2019 - \/\u03b8\u026a\u014bk\/ et \u2018sink - \/s\u026a\u014bk \/\u00a0; les deux productions pouvant d\u00e8s lors se diff\u00e9rencier ais\u00e9ment sans l\u2019aide du contexte.\r\n\r\nDans l\u2019apprentissage d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re, les substitutions\/confusions de phon\u00e8mes sont particuli\u00e8rement observables lorsqu\u2019un qu\u2019un phon\u00e8me existant en L<sub>A<\/sub> mais pas en L<sub>B<\/sub> est tr\u00e8s proche d\u2019un autre phon\u00e8me de L<sub>B<\/sub> (comme c\u2019est le cas pour le \/\u03b8\/\u00a0anglais avec le\u00a0\/s\/ fran\u00e7ais).\r\n\r\n<\/div>\r\n&nbsp;\r\n\r\nBosch &amp; Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s (2003) ont explor\u00e9 le sch\u00e9ma de d\u00e9veloppement du contraste catalan \/e\/-\/\u025b\/ (\u00e9 \u2013 \u00e8) chez des enfants monolingues 'catalan' ou 'espagnol' et des enfants bilingues 'catalan-espagnol'. Si le catalan et l\u2019espagnol sont deux langues extr\u00eamement proches tant d\u2019un point de vue structurel que rythmique, elles diff\u00e8rent notamment par leur inventaire phonologique. Ainsi, le phon\u00e8me \/\u025b\/ (\u00e8) est sp\u00e9cifique au catalan et n\u2019est pas pr\u00e9sent en espagnol. Il est d\u2019ailleurs tr\u00e8s difficilement diff\u00e9renciable du \/e\/ (\u00e9) par les adultes monolingues espagnols. Afin de tester le d\u00e9veloppement du contraste, les auteurs ont pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 trois groupes d\u2019enfants (monolingues 'espagnol', monolingues 'catalan' et bilingue 'catalan-espagnol') \u00e2g\u00e9s de quatre, huit et douze mois des pseudo-mots contenant pour moiti\u00e9 le phon\u00e8me \/e\/ et pour moiti\u00e9 le phon\u00e8me \/\u025b\/. Apr\u00e8s avoir habitu\u00e9 les enfants \u00e0 l\u2019\u00e9coute du contraste, une phase exp\u00e9rimentale bas\u00e9e sur une proc\u00e9dure d\u2019orientation de la t\u00eate (telle que d\u00e9crite plus haut) pouvait commencer.\r\n\r\nLes r\u00e9sultats pour les groupes monolingues furent sans surprise et conformes aux hypoth\u00e8ses pos\u00e9es par Bosch et Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s\u00a0: quel que soit l\u2019\u00e2ge, les nourrissons catalans per\u00e7oivent le contraste (puisqu'il est pertinent dans leur langue) tandis que les nourrissons espagnols ne le per\u00e7oivent plus \u00e0 partir de l\u2019\u00e2ge de huit mois (le contraste n'existant pas en espagnol). En revanche, le groupe d\u2019enfants bilingues, pour lequel on pr\u00e9disait une discrimination du contraste quel que soit l\u2019\u00e2ge, ne se comporte absolument pas comme attendu. En effet, au lieu d\u2019observer une stabilit\u00e9 dans le comportement de discrimination, les auteurs ont obtenu une courbe de discrimination dite en 'U'\u00a0; les enfants de quatre et douze mois discriminant le contraste, les enfants de huit mois n\u2019y arrivant pas. Les chercheurs se sont interrog\u00e9s sur ces r\u00e9sultats et l\u2019apparente perte de sensibilit\u00e9 au contraste appartenant \u00e0 une des langues maternelles.\r\n\r\nUne des explications avanc\u00e9es par Bosch et Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s, mais \u00e9galement par d\u2019autres auteurs (on verra notamment Burns <em>et al.<\/em>, 2007 pour le contraste consonantique \/p\/-\/b\/ en fran\u00e7ais et en anglais\u00a0; Sundara <em>et al.<\/em>, 2008 pour la diff\u00e9renciation par des bilingues \u2018fran\u00e7ais-anglais\u2019 du \/d\/ apico-dental fran\u00e7ais et du \/d\/ apico-alv\u00e9olaire anglais\u00a0; ou encore Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s &amp; Bosch, 2009 pour le contraste vocalique \/o\/-\/u\/), est que la fr\u00e9quence d\u2019utilisation de la voyelle \/e\/ pr\u00e9sente dans les deux langues interf\u00e8re avec la voyelle \/\u025b\/ moins fr\u00e9quente puisqu'uniquement pr\u00e9sente en catalan. Si cette interpr\u00e9tation est correcte, alors comment expliquer que la discrimination du contraste \/e\/-\/\u025b\/ ne pose aucun probl\u00e8me aux enfants bilingues \u2018espagnol-anglais\u2019 (le phon\u00e8me \/\u025b\/ existant en anglais) ? Une hypoth\u00e8se avanc\u00e9e par Sundara et Scutellaro (2011) est que dans le cadre de deux langues rythmiquement diff\u00e9rentes comme l\u2019anglais et l\u2019espagnol, les enfants identifient plus ais\u00e9ment des diff\u00e9rences phon\u00e9miques que dans des langues rythmiquement proches comme le catalan et l\u2019espagnol.\r\n\r\nUne explication alternative propos\u00e9e par Albareda-Castellot et collaborateurs (2011) est que les enfants bilingues \u2018catalan-espagnol\u2019 acceptent plus facilement de petites variations phon\u00e9tiques que les monolingues \u2018catalan\u2019. D\u00e8s lors, le fait que les nourrissons bilingues de huit mois semblent avoir perdu la capacit\u00e9 de distinguer le contraste \/e\/-\/\u025b\/ ne refl\u00e8terait en d\u00e9finitive pas une incapacit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rencier les phon\u00e8mes, mais bien une plus grande tol\u00e9rance \u00e0 la variation. Ces deux phon\u00e8mes, bien que distincts et discrimin\u00e9s, pourraient, dans un premier temps, \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des exemplaires de la m\u00eame cat\u00e9gorie de phon\u00e8me en raison de la grande variabilit\u00e9 de prononciation d\u2019un m\u00eame phon\u00e8me.\r\n\r\nConcr\u00e8tement, que nous montrent ces \u00e9tudes et que pouvons-nous en tirer pour comprendre le d\u00e9veloppement de l\u2019enfant bilingue\u00a0? Tout d\u2019abord, il nous faut souligner que les tout jeunes enfants bilingues et monolingues se d\u00e9veloppent de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: ils vont se \u00ab\u00a0sur-sp\u00e9cialiser\u00a0\u00bb pour les phon\u00e8mes appartenant \u00e0 leur(s) langue(s) maternelle(s) selon qu\u2019ils sont \u00e9lev\u00e9s dans un milieu monolingue ou bilingue. Cependant, la plus grande tol\u00e9rance des enfants bilingues \u00e0 la variabilit\u00e9 phon\u00e9tique les am\u00e8nera temporairement \u00e0 consid\u00e9rer des phon\u00e8mes tr\u00e8s proches comme faisant partie de la m\u00eame cat\u00e9gorie, et ce plus particuli\u00e8rement lorsque les langues en pr\u00e9sence sont rythmiquement et structurellement proches. C\u2019est la confrontation r\u00e9guli\u00e8re et croissante aux langues en pr\u00e9sence qui va les conduire \u00e0 r\u00e9aliser que les deux sons qu\u2019ils consid\u00e8rent comme faisant partie de la m\u00eame cat\u00e9gorie sont en fait deux phon\u00e8mes diff\u00e9rents non indiff\u00e9remment interchangeables au sein d\u2019un mot.\r\n<h3>La production et la combinaison des sons de la langue maternelle<\/h3>\r\nComme nous le rappellent Bertoncini et Boysson-Bardies, <em>\u00ab la production des sons commence d\u00e8s les premi\u00e8res semaines de vie, mais ne prend tout son int\u00e9r\u00eat, pour l\u2019\u00e9tude du d\u00e9veloppement de la parole, que lorsque\u00a0 l\u2019enfant peut ma\u00eetriser sa phonation, vers cinq mois, et que s\u2019instaure un contr\u00f4le articulatoire au cours de la deuxi\u00e8me partie de la premi\u00e8re ann\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb (Bertoncini &amp; Boysson-Bardies, 2000, p. 114). La ma\u00eetrise des sons de la langue maternelle s\u2019\u00e9tend sur plusieurs ann\u00e9es avec des calendriers diff\u00e9rents en fonction de la ma\u00eetrise articulatoire n\u00e9cessaire \u00e0 la production correcte des sons. Le Tableau 6 ci-dessous reprend les indications d\u00e9veloppementales pour les phon\u00e8mes de la langue fran\u00e7aise.\r\n<h6><\/h6>\r\n&nbsp;\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_647\" align=\"aligncenter\" width=\"1634\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1.png\"><img class=\"wp-image-647 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1.png\" alt=\"\" width=\"1634\" height=\"1954\" \/><\/a> <em>Tableau 6\u00a0: \u00c2ges indicatifs de la ma\u00eetrise des phon\u00e8mes de la langue fran\u00e7aise d\u2019apr\u00e8s Rondal (197<\/em>9).[\/caption]\r\n<p data-wp-editing=\"1\">La production des mots, que nous aborderons plus tard, va de pair avec une ma\u00eetrise progressive de la production des sons de la langue. M\u00eame si de l\u00e9g\u00e8res variations inter-individuelles sont observables dans l\u2019ordre d\u2019acquisition de ces sons, les grandes lignes d\u00e9veloppementales sont semblables d\u2019un enfant \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\r\n&nbsp;\r\n<div class=\"textbox\">\r\n\r\n<strong>Encart 3 \u2013 Une ma\u00eetrise croissante de la production des phon\u00e8mes du fran\u00e7ais en fonction de leurs particularit\u00e9s et de leur complexit\u00e9 articulatoire.<\/strong>\r\n\r\nLes <strong>voyelles<\/strong> sont ma\u00eetris\u00e9es relativement t\u00f4t par l\u2019enfant. Elles font rarement l\u2019objet de troubles articulatoires\u00a0; leur production consistant principalement (et tr\u00e8s sch\u00e9matiquement) en une modulation de l\u2019ouverture de la bouche et de l\u2019\u00e9tirement des l\u00e8vres. La premi\u00e8re voyelle \u00e0 appara\u00eetre est g\u00e9n\u00e9ralement le \/a\/ (ouverture maximale de la bouche pour laisser libre passage \u00e0 l\u2019air en provenance des poumons).\r\n\r\nLes premi\u00e8res <strong>consonnes<\/strong> sont g\u00e9n\u00e9ralement les <strong>occlusives<\/strong> \/p\/, \/b\/ et \/g\/ ou encore la nasale \/m\/.\u00a0Les consonnes sont dites occlusives quand leur articulation se fait par blocage de l\u2019air en provenance des poumons en un point du trajet expiratoire (les l\u00e8vres pour le\u00a0\/b\/ et le \/p\/, l\u2019apex de la langue et les dents pour le \/d\/ et le \/t\/, le dos de la langue et le palais dur pour le \/k\/ et le \/g\/). Le \/m\/ (tout comme le\u00a0\/n\/) est \u00e9galement produit par un blocage de l\u2019air en un endroit pr\u00e9cis au niveau de la bouche (les l\u00e8vres pour le \/m\/ et\u00a0l\u2019apex de la langue et les dents pour le \/n\/) avec cependant un passage par le nez\u00a0; d\u2019o\u00f9 son appellation de consonne nasale.\r\n\r\nLes <strong>consonnes constrictives<\/strong> sont plus difficiles \u00e0 produire que les occlusives, car elles n\u00e9cessitent une plus grande ma\u00eetrise et un plus grand contr\u00f4le des structures articulatoires. En effet, leur articulation n\u2019implique pas un \u00ab\u00a0simple\u00a0\u00bb blocage de l\u2019air expiratoire, mais un r\u00e9tr\u00e9cissement du canal sur son trajet ainsi que le maintien de la position articulatoire pour permettre l\u2019\u00e9coulement de cet air par l\u2019ouverture laiss\u00e9e entre les structures articulatoires impliqu\u00e9es.\r\n\r\nLa <strong>consonne lat\u00e9rale<\/strong> \/l\/ impliquant un \u00e9coulement de l\u2019air des deux c\u00f4t\u00e9s de la langue ainsi que la <strong>vibrante<\/strong> \/r\/ impliquant la vibration de la luette sont \u00e9galement d\u2019acquisition et de ma\u00eetrise tardives en raison du contr\u00f4le des structures articulatoires n\u00e9cessaire \u00e0 leur production.\r\n\r\nEnfin, les consonnes sont dites sonores lorsque leur articulation implique la mise en vibration des cordes vocales (contrairement aux consonnes sourdes). Tant les consonnes occlusives que les constrictives peuvent \u00eatre sonores ou sourdes.\r\n\r\n<\/div>\r\n&nbsp;\r\n\r\nLa p\u00e9riode de babillage qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019apparition des premiers mots est cruciale dans le d\u00e9veloppement phonologique de l\u2019enfant. Le babillage est li\u00e9 \u00e0 la perception des sons de la langue (Oller &amp; Eilers, 1988). Il est caract\u00e9ris\u00e9 par la r\u00e9p\u00e9tition de s\u00e9quences \u2018consonne - voyelle\u2019 classiquement appel\u00e9e \u00ab\u00a0babillage canonique\u00a0\u00bb. Ce type de babillage pr\u00e9sente des caract\u00e9ristiques universelles dans le sens o\u00f9, quelles que soient les langues, les consonnes produites sont majoritairement des occlusives bilabiales (\u00a0\/b\/, \/p\/ et \/m\/) et les voyelles sont g\u00e9n\u00e9ralement neutres et ouvertes (classiquement \/a\/). La structure des s\u00e9quences produites est \u00e9galement similaire d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre\u00a0; majoritairement 'consonne-voyelle' (potentiellement r\u00e9p\u00e9t\u00e9e plusieurs fois) plut\u00f4t que 'voyelle-consonne' (Oller, 1980).\r\n<div>\r\n<h5>Question 10\u00a0: l\u2019enfant bilingue babille-t-il de la m\u00eame fa\u00e7on que l\u2019enfant monolingue ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nAu cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie, le nourrisson monolingue et le nourrisson bilingue passent par les m\u00eames \u00e9tapes de d\u00e9veloppement qui aboutiront \u00e0 la production des premiers mots aux alentours de leur premier anniversaire.\r\n<h6><\/h6>\r\n[caption id=\"attachment_379\" align=\"aligncenter\" width=\"1642\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7.png\"><img class=\"wp-image-379 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7.png\" alt=\"\" width=\"1642\" height=\"620\" \/><\/a> <em>Tableau 7\u00a0: \u00c9tapes du d\u00e9veloppement des productions vocales de l'enfant au cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s Bertoncini &amp; Boysson-Bardies (2000).<\/em>[\/caption]\r\n\r\nLes \u00e9tudes comparatives interlangues men\u00e9es d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 ont montr\u00e9 combien la langue est importante dans la nature du babillage produit par le nourrisson. En effet, pendant la seconde partie de la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie, le babillage est de plus en plus marqu\u00e9 par les caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques de la langue. Les premiers sons \u00e0 se conformer aux sp\u00e9cificit\u00e9s de la langue sont les voyelles, car perceptivement plus saillantes que les consonnes[footnote]Les voyelles sont dites perceptuellement saillantes car elles se manifestent par des sons clairs, facilement isolables et rep\u00e9rables dans une syllabe ou un mot tandis que les consonnes se caract\u00e9risent par des bruits tels qu'un chuintement, un sifflement, ou encore un roulement.[\/footnote] qui demandent \u00e9galement un contr\u00f4le articulatoire plus fin (Bertoncini &amp; Boysson-Bardies, 2000).\r\n\r\nLa nature m\u00eame du babillage semble influenc\u00e9e par la langue \u00e0 laquelle l\u2019enfant est expos\u00e9. Pour illustrer ces propos, on reprendra l\u2019exemple de Boysson-Bardies (1993) montrant que les nourrissons fran\u00e7ais, anglais ou encore su\u00e9dois produisent majoritairement un babillage r\u00e9dupliqu\u00e9 de type \u2018consonne-voyelle-consonne-voyelle\u2019 alors que les enfants de l\u2019ethnie ouest-africaine Yorudo produisent davantage de structures de type \u2018voyelle-consonne-voyelle-consonne\u2019 conformes \u00e0 la structure dominante des noms de la langue yorudo.\r\n\r\nQue ce soit dans le cadre du monolinguisme ou du bilinguisme, les caract\u00e9ristiques prosodiques du babillage (par exemple\u00a0: allongement et rythme syllabiques) sont importantes et influenc\u00e9es par les contours intonatoires de la langue parl\u00e9e par la personne avec laquelle l\u2019enfant interagit (Andruski <em>et al.<\/em>, 2014\u00a0; Sundara <em>et al.<\/em>, 2020).\r\n<div>\r\n<h5>Question 11\u00a0: comment l\u2019enfant acquiert-il les r\u00e8gles de combinaisons des sons dans deux langues diff\u00e9rentes ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nLorsque nous avons abord\u00e9 la reconnaissance des langues sur la base d\u2019indices visuels, nous avons fait bri\u00e8vement r\u00e9f\u00e9rence aux\u00a0r\u00e8gles d\u2019encha\u00eenement des sons propres \u00e0 une langue. C\u2019est ce qu\u2019on appelle techniquement les r\u00e8gles phonotactiques. Elles d\u00e9terminent les combinaisons de phon\u00e8mes possibles pour former un mot.\r\n\r\n&nbsp;\r\n<table class=\"grid\" style=\"border-collapse: collapse;width: 100%\" border=\"0\">\r\n<tbody>\r\n<tr>\r\n<td style=\"width: 99.8884%\" colspan=\"2\"><strong>Encart 4 \u2013 <\/strong><strong>L\u2019importance de d\u00e9gager les r\u00e9gularit\u00e9s de la langue dans un flux sonore.<\/strong>\r\n\r\nIl est important pour le jeune enfant de comprendre que les sons ne peuvent pas se succ\u00e9der de mani\u00e8re indiff\u00e9rente dans la (les) langue(s) qu\u2019il pratique. Dans un premier temps, lors des jeux vocaux observ\u00e9s vers 3-<span style=\"color: #000000\">4 mois<\/span>, les sons sont produits sans ordre particulier. Ils constituent principalement un entra\u00eenement des structures articulatoires et une exp\u00e9rimentation des sons pouvant \u00eatre produits avec la bouche. L\u2019enfant va devoir ensuite extraire rapidement du langage adulte qu\u2019il entend des r\u00e9gularit\u00e9s sonores et les produire \u00e0 son tour afin de se conformer \u00e0 la structure de sa (ses) langue(s).\r\n\r\nIl y a deux types de r\u00e8gles de combinaisons des sons dans les langues,\u00a0les r\u00e8gles universelles valables pour toutes les langues et les r\u00e8gles sp\u00e9cifiques \u00e0 chacune des langues.\r\n\r\nParmi les r\u00e8gles universelles, on rel\u00e8ve par exemple que\u00a0:\r\n<ul>\r\n \t<li>Toutes les langues ont des syllabes se terminant par une voyelle (syllabes dites ouvertes)<\/li>\r\n \t<li>Toutes les langues ont des syllabes \u00e0 consonne initiale<\/li>\r\n \t<li>Toutes les langues permettent des syllabes \u2018consonne-voyelle\u2019 mais aussi \u2018voyelle-consonne\u2019 et \u2018consonne-voyelle-consonne\u2019<\/li>\r\n<\/ul>\r\nParmi les r\u00e8gles sp\u00e9cifiques, on notera par exemple que\u00a0:<\/td>\r\n<\/tr>\r\n<tr>\r\n<td style=\"width: 49.8884%\">En fran\u00e7ais\u00a0:\r\n\r\n\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Jusqu\u2019\u00e0 3 consonnes peuvent figurer dans une m\u00eame\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 syllabe, dans ce cas il s\u2019agit\u00a0:\r\n\r\no\u00a0\u00a0 d\u2019une syllabe initiale\r\n\r\no\u00a0\u00a0 des groupes \/stR\/ comme dans \u2018strapontin\u2019 et \/skR\/\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 comme dans \u2018scrupule\u2019\r\n\r\n\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Certaines combinaisons de 2 consonnes comme \/ml\/,\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\/nl\/, \/ms\/ ne sont pas autoris\u00e9es en d\u00e9but de mot\r\n\r\nCertaines combinaisons de consonnes ne sont pas possibles en d\u00e9but de mot mais bien au milieu ou en fin de mot, par exemple \/gz\/ comme dans examen.<\/td>\r\n<td style=\"width: 50%;vertical-align: top\">En anglais\u00a0:\r\n\r\n\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le nombre maximal de consonnes en d\u00e9but de mot est de 3\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 (sprint) et le nombre maximal est de 5 en fin de mot\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 (lengths)\r\n\r\nCertains groupes de consonnes ne sont pas admis en d\u00e9but de mot \/ps\/, \/spm\/, \/fs\/, \/gz\/<\/td>\r\n<\/tr>\r\n<tr>\r\n<td style=\"width: 49.8884%\" colspan=\"2\">L\u2019enfant expos\u00e9 \u00e0 deux langues devra donc int\u00e9rioriser et ma\u00eetriser ces r\u00e8gles et les utiliser de mani\u00e8re ad\u00e9quate selon la langue qu\u2019il utilise. Elles serviront d\u2019indice pour d\u00e9limiter les fronti\u00e8res des mots. Ainsi, le nourrisson devra avoir int\u00e9rioris\u00e9 qu\u2019aucun mot fran\u00e7ais ne commence par la s\u00e9quence \/spr\/ mais que celle-ci peut se retrouver au milieu d\u2019un mot (par exemple\u00a0: esprit) et qu\u2019en revanche des mots anglais peuvent d\u00e9buter par cette s\u00e9quence (par exemple\u00a0: sprint).<\/td>\r\n<\/tr>\r\n<\/tbody>\r\n<\/table>\r\nLes r\u00e8gles phonotactiques ont une utilit\u00e9 toute particuli\u00e8re dans le d\u00e9veloppement de la langue puisqu\u2019elles vont permettre au jeune enfant r\u00e9guli\u00e8rement expos\u00e9 \u00e0 sa langue maternelle de d\u00e9terminer dans les stimulations sonores qu\u2019il re\u00e7oit les s\u00e9quences de phon\u00e8mes qui pourraient \u00eatre des mots, mais elles vont \u00e9galement servir d\u2019indices pour identifier les fronti\u00e8res entre les mots. Identifier les mots individuels dans un flux de parole continu est bien moins \u00e9vident que d\u2019identifier des mots individuels dans une production \u00e9crite et n\u00e9cessite de prendre en compte des indices sonores tels que la fr\u00e9quence d\u2019association des sons dans les productions qu\u2019on a l\u2019habitude d\u2019entendre. En effet, dans le cas de l\u2019\u00e9crit, chaque mot est s\u00e9par\u00e9 par un espace qui permet d\u2019en d\u00e9terminer ais\u00e9ment le d\u00e9but et la fin\u00a0; ce qui n'est \u00e9videmment pas le cas dans une production orale.\r\n\r\n<strong>Exemple\u00a0:<\/strong> Si nous reprenons l\u2019exemple propos\u00e9 par Kuhl (2004) dans la phrase \u00e9crite \"<em>There are no silences between words\"<\/em>, les mots sont clairement s\u00e9par\u00e9s par des espaces et donc facilement identifiables. Supprimer les espaces ou modifier leur emplacement complexifie consid\u00e9rablement la t\u00e2che. En langage oral, ces espaces ne sont pas marqu\u00e9s ni m\u00eame remplac\u00e9s par des silences entre les mots. Le flux de parole est continu et si nous devions faire une analyse acoustique de la production et en analyser le trac\u00e9, les pauses imperceptibles dans la production la segmenteraient de la mani\u00e8re suivante \"<em>Thereare nos ilen ces bet weenword s\".<\/em>\r\n\r\nLes \u00e9tudes d\u00e9veloppementales men\u00e9es sur des nourrissons \u00e9lev\u00e9s dans un contexte monolingue mettent en \u00e9vidence une sensibilit\u00e9 aux r\u00e8gles phonotactiques d\u00e8s neuf mois (on verra notamment Friederici &amp; Wessels, 1993\u00a0; Jusczyk <em>et al.<\/em>, 1993). Qu'en est-il dans un contexte bilingue o\u00f9 l\u2019enfant doit apprendre simultan\u00e9ment les r\u00e8gles phonotactiques des deux langues ? Dans ce cas, sa t\u00e2che consiste non seulement \u00e0 rep\u00e9rer les r\u00e9gularit\u00e9s combinatoires dans le flux de parole, mais \u00e9galement \u00e0 d\u00e9terminer parmi les s\u00e9quences r\u00e9currentes lesquelles sont \u00ab\u00a0l\u00e9gales\u00a0\u00bb dans une de leurs langues et pas dans l\u2019autre ou dans les deux.\r\n\r\nDans une \u00e9tude de 2002, Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s et Bosch ont tent\u00e9 d\u2019identifier les facteurs qui permettaient \u00e0 l\u2019enfant bilingue de rep\u00e9rer les r\u00e8gles phonotactiques de ses langues maternelles. Quatre groupes d\u2019enfants de dix mois (monolingues 'catalan' ou 'espagnol' et bilingues 'catalan-espagnol' avec soit une exposition dominante au catalan soit une exposition dominante \u00e0 l\u2019espagnol) ont \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s \u00e0 des listes de pseudo-mots construits selon les r\u00e8gles de combinaison des phon\u00e8mes sp\u00e9cifiques au catalan, mais discordantes avec celles de l\u2019espagnol, et des listes de non-mots[footnote]Les non-mots sont des entit\u00e9s sonores sans signification form\u00e9es au d\u00e9part d\u2019une succession articulable et pronon\u00e7able de sons[\/footnote] violant les r\u00e8gles combinatoires des deux langues. Les enfants bilingues expos\u00e9s de mani\u00e8re dominante au catalan manifestent la m\u00eame pr\u00e9f\u00e9rence que les enfants monolingues \u2018catalan\u2019 pour les pseudo-mots conformes aux r\u00e8gles combinatoires catalanes. De leur c\u00f4t\u00e9 les enfants bilingues majoritairement expos\u00e9s \u00e0 l\u2019espagnol ne montrent qu\u2019une pr\u00e9f\u00e9rence marginale pour les structures catalanes alors que les enfants monolingues 'espagnol' ne montrent aucune pr\u00e9f\u00e9rence pour ces structures. Par cette exp\u00e9rience, Sebasti\u00e1n-Gall\u00e8s et Bosch mettent en \u00e9vidence le r\u00f4le important de la quantit\u00e9 d\u2019exposition \u00e0 une langue (cf. Chapitre 2) dans l\u2019acquisition des r\u00e8gles de combinaison des phon\u00e8mes d\u2019une langue et, par extension, dans le fa\u00e7onnage de la connaissance de la forme des mots.\r\n<div>\r\n<h5>Question 12\u00a0: les enfants bilingues font-ils les m\u00eames erreurs que les enfants monolingues lorsqu'ils simplifient des successions de sons ?<\/h5>\r\n<\/div>\r\nLa clart\u00e9 de la parole d'un enfant progresse consid\u00e9rablement pendant les premi\u00e8res ann\u00e9es de vie pour atteindre une intelligibilit\u00e9 compl\u00e8te aux alentours de quatre ans (Coplan &amp; Gleason, 1988). Avant d'atteindre cette \u00e9tape, l'enfant passe, sans que cela ne soit pathologique, par un stade o\u00f9 les mots peuvent \u00eatre d\u00e9form\u00e9s par des simplifications articulatoires. Si on se r\u00e9f\u00e8re au Tableau 6, on peut constater qu'\u00e0 deux ans, aucun phon\u00e8me n\u2019est vraiment totalement ma\u00eetris\u00e9. Les sons de la langue peuvent \u00eatre d\u00e9form\u00e9s principalement \u00e0 cause d'une mauvaise ma\u00eetrise du geste articulatoire ou remplac\u00e9s au sein d\u2019un mot par d'autres plus simples.\r\n\r\nPlusieurs processus de simplification des mots sont observ\u00e9s dans les productions des enfants. Nous en reprenons ici les principaux \u00e0 titre d'exemple (pour plus d'informations, le lecteur int\u00e9ress\u00e9 verra Rondal et collaborateurs, 1999)\u00a0:\r\n<ul>\r\n \t<li>\u00a0les substitutions d'un phon\u00e8me par un autre plus simple au sein d'un mot (par exemple\u00a0: \/\u0283\u0254k\u0254la\/ -chocolat- devient \/t\u0254k\u0254la\/ -tocolat- en rempla\u00e7ant le son \/\u0283\/ par le \/t\/ articulatoirement plus simple; le mot \/t\u0281\u025b\u0303\/ -train- devient \/k\u0281\u025b\u0303\/ -crain - le \/k\/ \u00e9tant dans ce contexte plus facile \u00e0 produire, car se situant comme le \/\u0281\/ \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du tractus vocal)\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>l'assimilation consistant \u00e0 assimiler les consonnes de mani\u00e8re pr\u00e9dictible dans un contexte C<sub>1<\/sub>-V-C<sub>2<\/sub> (par exemple\u00a0: \/\u0283\u0254k\u0254la\/ -chocolat- devient \/k\u0254k\u0254la\/ -cocolat-)\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>les processus touchant la structure syllabique comme la r\u00e9duction de groupes consonantiques (par exemple\u00a0: \/t\u0281wa\/ -trois- devient \/\u0281wa\/ -roi-)\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>la m\u00e9tath\u00e8se, processus par lequel l'enfant inverse les phon\u00e8mes constitutifs d'un mot (par exemple\u00a0: \/disk\/ -disque- devient \/diks\/).<\/li>\r\n<\/ul>\r\nParadis (2001) s'est int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 ce type d'erreurs chez les jeunes enfants bilingues. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, elle s'int\u00e9resse \u00e0 la nature des erreurs faites par l'enfant pour d\u00e9terminer si ses deux syst\u00e8mes phonologiques sont fusionn\u00e9s ou s\u00e9par\u00e9s. Dans ce cadre, elle propose \u00e0 des enfants bilingues 'fran\u00e7ais-anglais' de 2 \u00bd ans une t\u00e2che de r\u00e9p\u00e9tition de non-mots de quatre syllabes construits soit sur la base de la structure syllabique dominante en fran\u00e7ais (des syllabes ouvertes 'consonne \u2013 voyelle')\u00a0 soit sur la base de la structure syllabique dominante en anglais (des syllabes ferm\u00e9es 'consonne \u2013 voyelle \u2013 consonne'). Sans surprise, les erreurs principalement commises par les enfants consistent \u00e0 supprimer des syllabes lors de la r\u00e9p\u00e9tition des non-mots et ce, quelle que soit la langue de l'enfant. Ce qui est le plus int\u00e9ressant dans cette \u00e9tude, c'est que les syllabes supprim\u00e9es ne sont pas les m\u00eames selon que les non-mots sont de base fran\u00e7aise ou anglaise. En d'autres termes, les enfants bilingues omettront les m\u00eames syllabes que les enfants monolingues francophones lorsque les non-mots sont de structure fran\u00e7aise et les m\u00eames syllabes que les enfants monolingues anglophones lorsque les non-mots sont de structure anglaise. Selon Paradis, ce <em>pattern<\/em> d'erreurs sp\u00e9cifique \u00e0 la langue plaide en faveur de l'existence de deux syst\u00e8mes phonologiques s\u00e9par\u00e9s chez l'enfant bilingue\u00a0: un pour chaque langue (nous reviendrons plus loin dans ce chapitre sur le d\u00e9bat du syst\u00e8me langagier unique ou des syst\u00e8mes langagiers s\u00e9par\u00e9s).","rendered":"<p>Les langues humaines contiennent une grande quantit\u00e9 d\u2019\u00e9l\u00e9ments de base appel\u00e9s les phon\u00e8mes. On en d\u00e9nombre environ 800 dont 600 consonnes et 200 voyelles (Ladefoged, 2004). Chaque langue utilise une petite partie de ces phon\u00e8mes, une quarantaine en moyenne, pour former les mots constituant son vocabulaire. Ainsi, en fran\u00e7ais nous utilisons 15 voyelles et 23 consonnes soit 38 phon\u00e8mes (Canault, 2017) avec quelques petites variations en fonction des accents r\u00e9gionaux.<\/p>\n<p>Les phon\u00e8mes correspondent techniquement aux unit\u00e9s sonores minimales de la langue dont la combinaison selon des r\u00e8gles propres \u00e0 chaque langue, \u00e9galement appel\u00e9es r\u00e8gles phonotactiques, permettra de construire des mots. La sp\u00e9cificit\u00e9 des phon\u00e8mes est, notamment, qu\u2019ils ne sont pas indiff\u00e9remment interchangeables.<\/p>\n<p><strong>Exemple\u00a0:<\/strong> le mot \u00ab\u00a0main\u00a0\u00bb est construit par la succession des phon\u00e8mes \/m\/ et \/\u025b\u0303\/(ain). Si on substitue \/n\/ \u00e0 \/m\/, le mot produit ainsi que sa signification seront modifi\u00e9s\u00a0; \u00ab\u00a0main\u00a0\u00bb devenant \u00ab\u00a0nain\u00a0\u00bb.<\/p>\n<h1>Une sensibilit\u00e9 pr\u00e9coce aux sons de la langue maternelle<\/h1>\n<p>L\u2019\u00eatre humain a une affinit\u00e9 toute particuli\u00e8re avec la langue et le langage. On sait depuis de nombreuses ann\u00e9es que le nouveau-n\u00e9 est tr\u00e8s sensible aux stimulations sonores humaines, bases de l\u2019acquisition du langage (Gervain &amp; Werker, 2008). L\u2019acquisition de la langue maternelle repose en fait sur un syst\u00e8me de perception des sons op\u00e9rationnel bien avant la naissance (Byers-Heinlein <em>et al.<\/em>, 2010). \u00c0 25 semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e (\u00b1 cinq mois de gestation), une stimulation acoustique \u00e0 proximit\u00e9 de l\u2019abdomen de la m\u00e8re provoque des clignements des paupi\u00e8res chez le f\u0153tus (Birnholz &amp; Benacerraf, 1983) et une augmentation du rythme cardiaque entre 26 et 28 semaines d\u2019am\u00e9norrh\u00e9e (Kisilevsky <em>et\u00a0al.<\/em>, 1992). Plus r\u00e9cemment, des \u00e9tudes men\u00e9es par magn\u00e9toenc\u00e9phalographie<a class=\"footnote\" title=\"La magn\u00e9toenc\u00e9phalographie est une technologie d\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale reposant sur la captation du champ magn\u00e9tique r\u00e9sultant de l\u2019activit\u00e9 du cerveau. Elle permet de visualiser et de localiser rapidement une activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale (http:\/\/www.cea.fr\/comprendre\/Pages\/sante-sciences-du-vivant\/essentiel-sur-imagerie-medicale.aspx).\" id=\"return-footnote-175-1\" href=\"#footnote-175-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a>\u00a0(Holst <em>et al.<\/em>, 2005) sur des f\u0153tus de 27 semaines et par IRMf<a class=\"footnote\" title=\"L\u2019IRMf (Imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle) permet de visualiser de mani\u00e8re indirecte l\u2019activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale en mesurant les variations locales de flux d\u2019oxyg\u00e9nation du sang dans le cerveau lors de l\u2019ex\u00e9cution d\u2019une t\u00e2che cognitive.\" id=\"return-footnote-175-2\" href=\"#footnote-175-2\" aria-label=\"Footnote 2\"><sup class=\"footnote\">[2]<\/sup><\/a> (Moore <em>et al.<\/em>, 2001) sur des f\u0153tus de 35 semaines confirment leur perception d\u2019informations auditives ext\u00e9rieures. La maturation de l\u2019oreille et du cerveau serait donc suffisante pendant le dernier trimestre de vie intra-ut\u00e9rine pour permettre au f\u0153tus de percevoir l\u2019environnement sonore interne (bruit du c\u0153ur de la m\u00e8re, pulsations de l\u2019art\u00e8re placentaire, bruits intestinaux, etc.), mais surtout ext\u00e9rieur (la voix de la m\u00e8re). Les donn\u00e9es d\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale permettent, par ailleurs, d\u2019objectiver les observations comportementales faites dans les ann\u00e9es 1980, \u00e0 savoir que les nouveau-n\u00e9s reconnaissent les caract\u00e9ristiques prosodiques de leur langue maternelle (Mehler <em>et al.<\/em>, 1988), la voix de leur m\u00e8re (Ockleford <em>et al.<\/em>, 1988) ou, plus r\u00e9cemment, qu\u2019ils sont capables de reconna\u00eetre les comptines r\u00e9cit\u00e9es par la maman quelques jours avant la naissance.<\/p>\n<div>\n<h5>Question 4\u00a0: les nouveau-n\u00e9s expos\u00e9s in utero \u00e0 deux langues ont-ils une pr\u00e9f\u00e9rence pour l\u2019une d\u2019entre elles ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>En 2010, Byers-Heinlein et collaborateurs ont men\u00e9 une \u00e9tude tr\u00e8s int\u00e9ressante sur la pr\u00e9f\u00e9rence linguistique de nouveau-n\u00e9s expos\u00e9s in utero \u00e0 deux langues rythmiquement diff\u00e9rentes, l\u2019anglais et une langue de la branche philippine (le tagalog), comparativement \u00e0 des nouveau-n\u00e9s expos\u00e9s \u00e0 une seule langue. La proc\u00e9dure utilis\u00e9e pour \u00e9valuer la pr\u00e9f\u00e9rence des nourrissons est celle du calcul de l\u2019amplitude (nombre) de succion sur une t\u00e9tine, proc\u00e9dure classiquement utilis\u00e9e en psychologie d\u00e9veloppementale pour d\u00e9terminer l\u2019int\u00e9r\u00eat de tout jeunes enfants pour une stimulation donn\u00e9e. La Figure 6 illustre la proc\u00e9dure utilis\u00e9e par les chercheurs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_82\" aria-describedby=\"caption-attachment-82\" style=\"width: 1290px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-82 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6.png\" alt=\"\" width=\"1290\" height=\"826\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6.png 1290w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6-300x192.png 300w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6-1024x656.png 1024w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6-768x492.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6-65x42.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6-225x144.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig6-350x224.png 350w\" sizes=\"(max-width: 1290px) 100vw, 1290px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-82\" class=\"wp-caption-text\">Figure 6\u00a0: Pr\u00e9f\u00e9rence linguistique du nouveau-n\u00e9 en fonction de l\u2019exposition linguistique pr\u00e9natale d\u2019apr\u00e8s l\u2019exp\u00e9rience de Byers-Heinlein et collaborateurs (2010).<\/figcaption><\/figure>\n<p>Au-del\u00e0 du fait de montrer que les nouveau-n\u00e9s monolingues ont une pr\u00e9f\u00e9rence marqu\u00e9e pour la langue parl\u00e9e par la m\u00e8re pendant la grossesse, l\u2019exp\u00e9rience de Byers-Heinlein et collaborateurs met en \u00e9vidence que les nouveau-n\u00e9s expos\u00e9s \u00e0 deux langues pendant la p\u00e9riode pr\u00e9natale r\u00e9agissent de mani\u00e8re similaire \u00e0 chacune de ces langues lorsqu\u2019ils y sont expos\u00e9s apr\u00e8s la naissance. En d\u2019autres termes, les nouveau-n\u00e9s n\u2019ont aucune pr\u00e9f\u00e9rence marqu\u00e9e pour une des langues parl\u00e9es par la maman pendant la grossesse et y r\u00e9agissent de mani\u00e8re \u00e9gale, marquant ainsi qu&rsquo;ils les consid\u00e8rent toutes deux comme famili\u00e8res.<\/p>\n<div>\n<h5>Question 5\u00a0: les nouveau-n\u00e9s diff\u00e9rencient-ils r\u00e9ellement les langues auxquelles ils sont expos\u00e9s ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>Les r\u00e9sultats d\u00e9taill\u00e9s ci-dessus semblent logiques et pourraient m\u00eame relever d\u2019une lapalissade. Cependant, aussi naturels que ces r\u00e9sultats puissent para\u00eetre, on peut se poser la question d\u2019une r\u00e9elle absence de pr\u00e9f\u00e9rence ou d&rsquo;une non-diff\u00e9renciation voire d\u2019une confusion des deux langues. En d&rsquo;autres termes, l&rsquo;amplitude de succion similaire pour les deux langues ne serait-elle pas plut\u00f4t l&rsquo;indice d&rsquo;une non-diff\u00e9renciation des langues plut\u00f4t que celui d&rsquo;une absence de pr\u00e9f\u00e9rence ? Afin de d\u00e9partager ces deux hypoth\u00e8ses, Byers-Heinlein et collaborateurs ont compl\u00e9t\u00e9 le premier versant de leur exp\u00e9rimentation par un second \u00e9galement bas\u00e9 sur l\u2019analyse de l\u2019amplitude de succion. Dans la proc\u00e9dure exp\u00e9rimentale illustr\u00e9e dans la Figure 7, l\u2019enfant est expos\u00e9 de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9titive \u00e0 l\u2019anglais. Apr\u00e8s un int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u00e9coute de l\u2019anglais marqu\u00e9 par une amplitude de succion importante, l\u2019enfant s\u2019habitant \u00e0 l\u2019\u00e9coute de cette langue va diminuer son comportement de succion. Ce n\u2019est que lorsque la stimulation auditive va changer au profit du tagalog que l\u2019amplitude du comportement de succion va de nouveau augmenter, signe que l\u2019enfant a per\u00e7u la diff\u00e9rence entre la nature des stimulations.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_83\" aria-describedby=\"caption-attachment-83\" style=\"width: 919px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-83 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7-e1662041554172.png\" alt=\"\" width=\"919\" height=\"492\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7-e1662041554172.png 919w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7-e1662041554172-300x161.png 300w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7-e1662041554172-768x411.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7-e1662041554172-65x35.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7-e1662041554172-225x120.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig7-e1662041554172-350x187.png 350w\" sizes=\"(max-width: 919px) 100vw, 919px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-83\" class=\"wp-caption-text\">Figure 7\u00a0: Proc\u00e9dure exp\u00e9rimentale utilis\u00e9e par Byers-Heinlein et collaborateurs (2010) dans la mise en \u00e9vidence de la discrimination des langues chez le nouveau-n\u00e9.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Cette \u00e9tude est int\u00e9ressante sur deux points. Premi\u00e8rement, elle met en \u00e9vidence la capacit\u00e9 des nouveau-n\u00e9s \u00e0 diff\u00e9rencier des langues rythmiquement et structurellement diff\u00e9rentes (dans notre exemple, l\u2019anglais et le tagalog), et deuxi\u00e8mement, elle souligne le fait que les enfants bien qu\u2019ils puissent distinguer ces langues vont avoir une pr\u00e9f\u00e9rence marqu\u00e9e pour la (ou les langues) parl\u00e9e(s) par la m\u00e8re pendant la grossesse. Ces donn\u00e9es sont \u00e9galement confirm\u00e9es pour des langues rythmiquement et structurellement similaires (par exemple\u00a0: l\u2019espagnol et le catalan).<\/p>\n<div>\n<h5>Question 6\u00a0: les nourrissons bilingues traitent-ils leurs langues maternelles de la m\u00eame mani\u00e8re que les nourrissons monolingues ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>Comme nous venons de le voir, les langues sont tr\u00e8s rapidement diff\u00e9renci\u00e9es et trait\u00e9es s\u00e9par\u00e9ment par le nourrisson bilingue. On peut n\u00e9anmoins se poser la question de savoir si les langues auxquelles il est expos\u00e9 sont individuellement trait\u00e9es de la m\u00eame mani\u00e8re que par un nourrisson monolingue.<\/p>\n<p>Bosch et Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 cette question dans le cadre de nombreuses \u00e9tudes sur le bilinguisme &lsquo;catalan-espagnol&rsquo;. Une des plus connues date de 1997 et porte sur la rapidit\u00e9 d\u2019orientation de la t\u00eate vers une source sonore chez de tout jeunes enfants de quatre mois. Trois groupes d\u2019enfants ont particip\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9tude\u00a0: (1) monolingues &lsquo;catalan&rsquo;, (2) monolingues &lsquo;espagnol&rsquo; et (3) bilingues &lsquo;catalan-espagnol&rsquo;. Chacun des trois groupes \u00e9tait expos\u00e9 \u00e0 une s\u00e9rie de phrases dans sa (ou ses) langue(s) maternelle(s) (\u00e0 savoir espagnol ou catalan pour les enfants monolingues, et espagnol et catalan pour le groupe bilingue) ou dans une langue non native (l&rsquo;anglais). La Figure 8 illustre la proc\u00e9dure exp\u00e9rimentale propos\u00e9e par les auteurs.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_84\" aria-describedby=\"caption-attachment-84\" style=\"width: 1094px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-84 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639.png\" alt=\"\" width=\"1094\" height=\"333\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639.png 1094w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639-300x91.png 300w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639-1024x312.png 1024w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639-768x234.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639-65x20.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639-225x68.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/fig8-e1662041603639-350x107.png 350w\" sizes=\"(max-width: 1094px) 100vw, 1094px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-84\" class=\"wp-caption-text\">Figure 8\u00a0: Proc\u00e9dure d&rsquo;orientation du regard en direction d&rsquo;une source sonore.<\/figcaption><\/figure>\n<p>De mani\u00e8re attendue, les enfants monolingues orientent plus rapidement leur regard vers la source sonore diffusant une phrase dans leur langue maternelle que vers celle diffusant une phrase dans une langue non native. En revanche, et de mani\u00e8re inattendue, les enfants bilingues se comportent diff\u00e9remment des monolingues. En effet, s&rsquo;ils orientent leur t\u00eate \u00e0 la m\u00eame vitesse vers chacune de leur langue maternelle, ils l&rsquo;orientent plus rapidement vers la source sonore diffusant une langue non native. Ces r\u00e9sultats sont, en premi\u00e8re analyse, assez surprenants et pourraient laisser penser que les enfants ne reconnaissent pas leurs langues voire les confondent avec une autre langue qu\u2019elle soit rythmiquement diff\u00e9rente ou non. Bosch et Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s vont proposer une autre explication qui sera reprise et confirm\u00e9e par les donn\u00e9es de Molnar et collaborateurs (2014). Pour eux, contrairement \u00e0 ce qui se passe chez l\u2019enfant monolingue qui va rapidement d\u00e9terminer quelle est la langue famili\u00e8re (catalan ou espagnol selon sa langue maternelle) et la langue non famili\u00e8re (l\u2019anglais), les enfants bilingues vont mettre en place une \u00e9tape suppl\u00e9mentaire qui va ralentir le processus d\u2019orientation du regard. Concr\u00e8tement, ils vont\u00a0: (1) d\u00e9terminer si la langue entendue est famili\u00e8re ou non et (2) identifier la langue famili\u00e8re dont il s\u2019agit, ce qui prendra logiquement plus de temps. En r\u00e9ponse donc \u00e0 la question que nous nous posions, \u00e0 savoir \u00ab les nourrissons bilingues traitent-ils les langues de la m\u00eame mani\u00e8re que les enfants monolingues\u00a0? \u00bb, on peut r\u00e9pondre, dans l\u2019\u00e9tat actuel de nos connaissances, qu\u2019ils pr\u00e9sentent sans doute des capacit\u00e9s de discrimination similaires, mais qu\u2019ils proc\u00e8dent qualitativement de mani\u00e8re diff\u00e9rente pour discriminer les langues.<\/p>\n<div>\n<h5>Question 7\u00a0: les nourrissons bilingues peuvent-ils diff\u00e9rencier les langues sur la base d\u2019indices visuels ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>Si les indices auditifs sont les plus clairs pour discriminer les langues parl\u00e9es, il ne faut pas oublier que la parole est multimodale et que, lorsque nous nous exprimons oralement, une s\u00e9rie d\u2019autres indices viennent compl\u00e9ter nos productions sonores. Parmi ceux-ci, on notera l\u2019importance des indices visuels. En effet, lorsque nous parlons, les structures de notre visage bougent en imprimant \u00e0 notre bouche (pour ne parler que de la structure la plus visible) des allures diff\u00e9rentes. L\u2019enfant en phase d\u2019acquisition du langage va utiliser ces indices en plus de la stimulation sonore afin de d\u00e9terminer les r\u00e9gularit\u00e9s de la langue.<\/p>\n<p>Comme nous le verrons dans la section 3.1.3 consacr\u00e9e \u00e0 la production des sons de la langue, ces derniers sont produits en positionnant les organes phonateurs de mani\u00e8re pr\u00e9cise les uns par rapport aux autres (par exemple\u00a0: les deux l\u00e8vres se touchent pour un \/p\/, l\u2019apex de la langue \u2013 le bout de la langue \u2013 va toucher les dents sup\u00e9rieures pour un\u00a0\/t\/, les l\u00e8vres sont \u00e9tir\u00e9es et l\u00e9g\u00e8rement entrouvertes pour un\u00a0\/i\/, etc.). En plus des configurations sp\u00e9cifiques \u00e0 chacun des phon\u00e8mes de la langue, certains encha\u00eenements de sons peuvent exister dans une langue A, mais pas n\u00e9cessairement dans une langue B (par exemple\u00a0: la succession \/p\/+\/s\/ est possible en d\u00e9but de mot en fran\u00e7ais, mais n\u2019existe pas en anglais<a class=\"footnote\" title=\"Attention, nous parlons bien ici de successions de sons en production orale de la langue et non de succession de lettres \u00e0 l\u2019\u00e9crit. Si le mot \u00ab\u00a0psychology\u00a0\u00bb existe en anglais, il ne se prononce pas en produisant de mani\u00e8re marqu\u00e9e le \/p\/ et\u00a0le \/s\/ comme le ferait un francophone pour le mot \u00ab\u00a0psychologie\u00a0\u00bb.\" id=\"return-footnote-175-3\" href=\"#footnote-175-3\" aria-label=\"Footnote 3\"><sup class=\"footnote\">[3]<\/sup><\/a>). Enfin certains sons existent dans une langue, mais pas dans une autre (par exemple\u00a0: le \u2018th\u2019 anglais se produisant en sortant l\u2019apex de la langue et en l\u2019appuyant contre les dents du haut s\u2019il est sourd &#8211; \/\u03b8\/ &#8211;\u00a0 ou en commen\u00e7ant la prononciation du son \/z\/ avant de sortir l\u2019apex de la langue et de l\u2019appuyer contre les dents du haut s\u2019il est sonore &#8211; \/\u00f0\/ &#8211; n\u2019existe pas en fran\u00e7ais). En r\u00e9sum\u00e9, la production d\u2019une succession de sons propres \u00e0 une langue particuli\u00e8re va provoquer des mouvements de la bouche caract\u00e9ristiques de cette langue et visibles de tous. S\u2019il fallait encore donner un exemple de l\u2019importance de ces indices visuels, imaginons comme ils nous ont manqu\u00e9 lorsque nous en avons \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s par le port du masque pendant la pand\u00e9mie Covid-19.<\/p>\n<p>Revenant \u00e0 la question qui nous occupe, on peut se demander si les nourrissons utilisent \u00e9galement ces indices visuels et plus pr\u00e9cis\u00e9ment si les nourrissons \u00e9lev\u00e9s dans un environnement bilingue les utilisent pour diff\u00e9rencier les langues auxquelles ils sont expos\u00e9s. C\u2019est ce qu\u2019ont essay\u00e9 de d\u00e9couvrir Weikum et collaborateurs (2007) en proposant \u00e0 des enfants monolingues anglais et bilingues &lsquo;fran\u00e7ais-anglais&rsquo; (\u00e2g\u00e9s de quatre, six et huit mois) des vid\u00e9os muettes de personnes parlant soit anglais soit fran\u00e7ais\u00a0; l\u2019indice de discrimination des langues \u00e9tant le temps pass\u00e9 \u00e0 regarder les vid\u00e9os apr\u00e8s le changement de langue<a class=\"footnote\" title=\"Dans cette proc\u00e9dure (proche de celle illustr\u00e9e dans la Figure 7), on habitue l\u2019enfant \u00e0 regarder des vid\u00e9os dans lesquelles le personnage parle dans la LA. Au bout d\u2019un temps, l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019enfant va diminuer et les fixations du regard sur la vid\u00e9o vont \u00eatre moins intenses et moins longues. Apr\u00e8s un certain temps, on modifie la langue parl\u00e9e par le personnage. Si l\u2019enfant diff\u00e9rencie les langues, il va de nouveau fixer intens\u00e9ment et longuement l\u2019\u00e9cran. S\u2019il ne per\u00e7oit pas le changement, l\u2019intensit\u00e9 du regard sur l\u2019\u00e9cran va rester inchang\u00e9e.\" id=\"return-footnote-175-4\" href=\"#footnote-175-4\" aria-label=\"Footnote 4\"><sup class=\"footnote\">[4]<\/sup><\/a>. Les chercheurs constatent qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2ge de quatre mois, les enfants monolingues comme les enfants bilingues montrent un regain d\u2019int\u00e9r\u00eat lors du changement de langue indiquant ainsi la perception du changement. En revanche, \u00e0 huit mois, seuls les nourrissons bilingues parviennent encore \u00e0 discriminer les deux langues sur la base des seuls indices visuels. Ces r\u00e9sultats ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9pliqu\u00e9s et confirm\u00e9s par Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s et collaborateurs (2012) avec des enfants de huit mois expos\u00e9s d\u00e8s la naissance au catalan et\/ou espagnol et confront\u00e9s visuellement \u00e0 des langues non natives (l\u2019anglais et le fran\u00e7ais). Seuls les enfants \u00e9lev\u00e9s de mani\u00e8re bilingue arrivaient \u00e0 discriminer visuellement leurs langues maternelles de langues auxquelles ils n\u2019avaient jamais \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s. On peut conclure de ces exp\u00e9riences que les enfants \u00e9lev\u00e9s dans un milieu bilingue manifestent tr\u00e8s pr\u00e9cocement une grande sensibilit\u00e9 aux indices leur permettant de diff\u00e9rencier les langues et que celle-ci est plus p\u00e9renne que chez les enfants monolingues.<\/p>\n<h3>Une sp\u00e9cialisation croissante pour les sons de la langue maternelle<\/h3>\n<p>La t\u00e2che du jeune enfant en phase d\u2019acquisition du langage est de reconna\u00eetre et de distinguer les phon\u00e8mes les uns des autres pour ensuite pouvoir les combiner de mani\u00e8re \u00e0 produire les mots du lexique de sa langue maternelle. Pour un enfant \u00e9lev\u00e9 dans un milieu bilingue, la t\u00e2che est en quelque sorte double puisqu\u2019il devra apprendre \u00e0 reconna\u00eetre, distinguer et produire les phon\u00e8mes de ses deux langues maternelles.<\/p>\n<p>M\u00eame pour un nourrisson monolingue, cette t\u00e2che peut para\u00eetre ardue, mais c\u2019est sans compter la sensibilit\u00e9 particuli\u00e8re des jeunes enfants aux changements acoustiques, plus particuli\u00e8rement au niveau des fronti\u00e8res entre les phon\u00e8mes (Eimas, 1975). En effet, dans les premiers mois de la vie, les nourrissons peuvent virtuellement discriminer et produire toutes les unit\u00e9s phon\u00e9tiques utilis\u00e9es dans toutes les langues, m\u00eame dans celles qu\u2019ils n\u2019ont jamais entendues, alors que les adultes ne le peuvent plus. Cette capacit\u00e9 d\u00e9cro\u00eet avec le temps et avec l\u2019exposition intensive et r\u00e9p\u00e9titive \u00e0 la langue maternelle. \u00c0 l\u2019\u00e2ge d\u2019un an, les capacit\u00e9s de discrimination de l\u2019enfant ne sont d\u2019ailleurs d\u00e9j\u00e0 plus qu\u2019\u00e0 10\u00a0% de leur potentiel initial.<\/p>\n<p><strong>Exemple\u00a0:<\/strong> des participants japonais sont expos\u00e9s aux phon\u00e8mes anglais \/l\/ et \/r\/ (Miyawaki <em>et al.<\/em>, 1975), la distinction entre les deux phon\u00e8mes n\u2019existant pas en japonais\u00a0\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>les nourrissons de six mois discriminent les deux phon\u00e8mes\u00a0;<\/li>\n<li>chez les jeunes enfants de douze mois, on observe une diminution significative de la capacit\u00e9 \u00e0 discriminer les deux phon\u00e8mes\u00a0;<\/li>\n<li>chez les adultes, on constate une impossibilit\u00e9 de distinguer les deux phon\u00e8mes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>La p\u00e9riode s\u2019\u00e9talant de six mois \u00e0 un an semble donc cruciale dans la structuration des processus de perception des sons de la langue maternelle.<\/p>\n<p>Dans le cadre pr\u00e9cis de l\u2019acquisition des sons de notre langue maternelle, l\u2019acte d\u2019apprendre correspond donc \u00e0 une restriction des potentialit\u00e9s offertes par notre programme g\u00e9n\u00e9tique\u00a0 (Habib, 2018) ou, pour reprendre la formule de Changeux (1983) \u00ab\u00a0Apprendre c\u2019est \u00e9liminer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<div>\n<h5>Question 8\u00a0: les sons non acquis sont-ils perdus pour toujours ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>M\u00eame si cet ouvrage a pour objet principal le bilinguisme pr\u00e9coce, il nous semble important d\u2019ouvrir une parenth\u00e8se sur le bilinguisme s\u00e9quentiel, voire tardif, et d\u2019expliquer en quelques paragraphes pourquoi il est si difficile de discriminer et de produire les sons d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re \u00e0 l&rsquo;adolescence ou \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge adulte.<\/p>\n<p>Les \u00e9tudes interlangues sont tr\u00e8s int\u00e9ressantes pour la compr\u00e9hension des m\u00e9canismes d\u2019acquisition du langage et notamment du syst\u00e8me phonologique (on verra notre exemple ci-dessus ou encore les \u00e9tudes de Werker <em>et al.<\/em>, 1981, 1984 confrontant des enfants et des adultes dans la discrimination de contrastes phon\u00e9tiques en anglais et en hindi). Elles permettent de d\u00e9gager ce qui rel\u00e8ve de la maturation g\u00e9n\u00e9rale des structures anatomiques impliqu\u00e9es dans la production des sons, et donc commun \u00e0 toutes les langues, de l\u2019acquisition des sp\u00e9cificit\u00e9s de la langue.<\/p>\n<p>Une question qu\u2019on peut l\u00e9gitimement se poser est celle de la raison de cette perte de sensibilit\u00e9 aux contrastes sonores non pertinents dans la langue maternelle au-del\u00e0 de la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie et de son caract\u00e8re d\u00e9finitif. Cette question est d\u2019autant plus importante que l\u2019on constate souvent des difficult\u00e9s de ma\u00eetrise des phon\u00e8mes d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re lors d\u2019un apprentissage tardif. Pisoni et collaborateurs (1994) ont tent\u00e9 de r\u00e9pondre \u00e0 la question en entra\u00eenant des adultes monolingues \u00e0 discriminer des contrastes phon\u00e9tiques existants dans diverses langues \u00e9trang\u00e8res, mais pas dans leur langue maternelle. Ils constatent que certaines proc\u00e9dures d\u2019entra\u00eenement sont efficaces pour certains contrastes sugg\u00e9rant ainsi que la perte n\u2019est ni totale ni d\u00e9finitive. Cette conclusion conforte la th\u00e9orie de Burnham (1986) qui postule que le caract\u00e8re discriminable des contrastes dans une langue \u00e9trang\u00e8re tient \u00e0 leur saillance acoustique. Certains contrastes seraient peu saillants et rares et d\u00e8s lors \u00ab\u00a0perdus\u00a0\u00bb plus rapidement que d\u2019autres, plus fr\u00e9quents et saillants, qui r\u00e9sisteraient beaucoup mieux au temps, et ce ind\u00e9pendamment de l\u2019exp\u00e9rience linguistique du sujet.<\/p>\n<p>Cette possibilit\u00e9 de r\u00e9apprendre ou plut\u00f4t de r\u00e9cup\u00e9rer tardivement la capacit\u00e9 \u00e0 discriminer des contrastes phon\u00e9tiques non pr\u00e9sents dans la langue maternelle se heurte \u00e0 la notion de p\u00e9riode critique<a class=\"footnote\" title=\"Pour rappel, il faut entendre par l\u00e0 une p\u00e9riode critique, une p\u00e9riode de sensibilit\u00e9 maximale limit\u00e9e dans le temps pour un apprentissage donn\u00e9 (voir Encart 1).\" id=\"return-footnote-175-5\" href=\"#footnote-175-5\" aria-label=\"Footnote 5\"><sup class=\"footnote\">[5]<\/sup><\/a> \u00e9nonc\u00e9e par Lenneberg (1967) sugg\u00e9rant que l\u2019acquisition des sons d\u2019une langue ne peut se faire au-del\u00e0 d&rsquo;un certain \u00e2ge (\u00b1 cinq ans). Pass\u00e9 cet \u00e2ge, les apprenants d\u2019une L<sub>2<\/sub> perdraient leur capacit\u00e9 \u00e0 utiliser de mani\u00e8re efficace et automatique l\u2019<em>input<\/em> sonore \u00e9manant d&rsquo;une langue \u00e9trang\u00e8re pour construire un inventaire phon\u00e9tique. Dans son \u00ab\u00a0<em>Speech Learning Model<\/em>\u00a0\u00bb Flege (on verra Flege, 2021 pour une revue des versions de 1995 et 2005 du mod\u00e8le) relativise cette affirmation, car si elle correspond \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 pour l\u2019acquisition des sons d\u2019une L<sub>1<\/sub>, la notion de p\u00e9riode critique ne semble pas \u00eatre transposable \u00e0 l\u2019acquisition des sons d\u2019une L<sub>2<\/sub>. Il en veut pour preuve la capacit\u00e9 de certains \u00e0 adultes \u00e0 percevoir et produire correctement les sons d\u2019une L<sub>2<\/sub> et \u00e0 l\u2019\u00e9chec de certains enfants \u00e0 cette m\u00eame t\u00e2che. Au terme d\u2019une s\u00e9rie d\u2019observations exp\u00e9rimentales sur de grands groupes, il conclut que les traces de l\u2019exposition phon\u00e9tique \u00e0 une L<sub>2<\/sub> restent accessibles aux apprenants de tout \u00e2ge. Ils peuvent d\u00e8s lors exploiter les m\u00e9canismes et processus d\u2019apprentissage utilis\u00e9s lors de l\u2019acquisition de leur L<sub>1<\/sub> pour d\u00e9velopper une L<sub>2<\/sub>.<\/p>\n<p>Selon Flege, le syst\u00e8me phon\u00e9tique de L<sub>1<\/sub> interf\u00e9rant avec celui de L<sub>2<\/sub> jouerait n\u00e9cessairement un r\u00f4le dans l\u2019acquisition des sons de cette seconde langue. L\u2019apprenant se r\u00e9f\u00e8re inconsciemment et automatiquement aux sons de sa langue maternelle et ce n\u2019est que graduellement qu\u2019il parvient \u00e0 d\u00e9gager les diff\u00e9rences phon\u00e9tiques qui existent entre les sons de L<sub>2<\/sub> et les sons les plus proches de L<sub>1<\/sub> cr\u00e9ant finalement une nouvelle cat\u00e9gorie phon\u00e9tique ind\u00e9pendante des sons de L<sub>1<\/sub> pour les nouveaux sons de L<sub>2<\/sub>. Cette diff\u00e9renciation graduelle entre les sons de L<sub>1<\/sub> et de L<sub>2<\/sub> est naturellement li\u00e9e \u00e0 l\u2019augmentation de l\u2019exp\u00e9rience de l\u2019apprenant en L<sub>2<\/sub>. En d\u2019autres termes, plus l\u2019apprenant est expos\u00e9 de mani\u00e8re cumulative \u00e0 des stimulations en L<sub>2<\/sub> lors d\u2019\u00e9changes verbaux et plus la probabilit\u00e9 qu\u2019il puisse distinguer efficacement les sons de L<sub>1<\/sub> et de L<sub>2<\/sub> augmente. Dans ce processus, la qualit\u00e9 des productions langagi\u00e8res entendues (cf. Chapitre 2) joue un r\u00f4le d\u00e9terminant.<\/p>\n<div>\n<h5>Question 9\u00a0: l\u2019enfant diff\u00e9rencie-t-il les sons des deux langues en pr\u00e9sence ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>Comme nous l&rsquo;avons d\u00e9j\u00e0 soulign\u00e9, lors de l\u2019acquisition de sa langue maternelle, l\u2019enfant monolingue doit d\u00e9tecter et apprendre les r\u00e9gularit\u00e9s qui caract\u00e9risent sa langue. Corollairement, dans le cadre d\u2019une acquisition bilingue, les nourrissons doivent d\u00e9tecter et apprendre les r\u00e9gularit\u00e9s de deux langues. Cela implique qu\u2019ils les reconnaissent toutes les deux comme des langues maternelles tout en continuant \u00e0 les distinguer l\u2019une de l\u2019autre.<\/p>\n<p>Comme nous allons le voir, m\u00eame si les \u00e9tudes men\u00e9es ces derni\u00e8res d\u00e9cennies mettent en \u00e9vidence la capacit\u00e9 du nourrisson bilingue \u00e0 discriminer les sons de ses langues maternelles, il est relativement fr\u00e9quent, voire syst\u00e9matique, qu\u2019il \u00e9prouve des difficult\u00e9s \u00e0 discriminer les contrastes phon\u00e9miques proches en raison de la complexit\u00e9 que repr\u00e9sente d\u2019acquisition de deux inventaires de sons distincts (Fennell <em>et al.<\/em>, 2016). Cela s\u2019explique logiquement par le fait que le nourrisson expos\u00e9 \u00e0 deux langues doit acqu\u00e9rir et affiner la discrimination de davantage de cat\u00e9gories phon\u00e9miques que le nourrisson monolingue et cela d\u2019autant plus que les cat\u00e9gories propres \u00e0 L<sub>A<\/sub> et L<sub>B<\/sub> peuvent potentiellement se recouvrir (Byers-Heinlein &amp; Fennell, 2014).<\/p>\n<p><strong>Exemple<\/strong>\u00a0: le fran\u00e7ais comporte 36 \u00e0 38 phon\u00e8mes (selon les accents r\u00e9gionaux) alors que l\u2019anglais en comporte 39-40. Ces deux langues partagent n\u00e9anmoins une vingtaine de phon\u00e8mes\u00a0:<\/p>\n<h6><\/h6>\n<figure id=\"attachment_376\" aria-describedby=\"caption-attachment-376\" style=\"width: 1916px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-376 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5.png\" alt=\"\" width=\"1916\" height=\"1926\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5.png 1916w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5-298x300.png 298w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5-1019x1024.png 1019w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5-150x150.png 150w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5-768x772.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5-1528x1536.png 1528w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5-65x65.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5-225x226.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab5-350x352.png 350w\" sizes=\"(max-width: 1916px) 100vw, 1916px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-376\" class=\"wp-caption-text\"><em>Tableau 5\u00a0: Inventaires phon\u00e9miques du fran\u00e7ais et de l\u2019anglais .<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>L\u2019 analyse du tableau ci-dessus permet de se rendre compte de la complexit\u00e9 de la t\u00e2che de discrimination et de classification des sons. Ne prenons que le son que les francophones identifient comme un &lsquo;i&rsquo;. Le nourrisson monolingue francophone ne devra en identifier qu\u2019une seule forme, le \/i\/, alors que le nourrisson monolingue anglophone devra en identifier trois: \/i\/, \/\u026a\/ et \/i\u02d0\/. Il le fera avec autant de facilit\u00e9 que pour les autres contrastes phon\u00e9miques puisqu\u2019il y est confront\u00e9 depuis sa naissance. En revanche, pour le nourrisson \u00e9lev\u00e9 dans un environnement bilingue &lsquo;fran\u00e7ais-anglais&rsquo;, la situation sera diff\u00e9rente\u00a0; pas fondamentalement plus complexe, mais diff\u00e9rente.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"textbox\">\n<p><strong>Encart 2<\/strong> \u2013 <strong>L\u2019importance de bien diff\u00e9rencier et produire les phon\u00e8mes d\u2019une langue.<\/strong><\/p>\n<p>Dans certaines situations, remplacer un phon\u00e8me par un autre peut entrainer une modification de sens. C\u2019est particuli\u00e8rement vrai dans ce qu\u2019on appelle les paires minimales c\u2019est-\u00e0-dire des paires de mots ne se diff\u00e9renciant que par un seul son (ce ind\u00e9pendamment de la mani\u00e8re dont les mots s\u2019\u00e9crivent). Ce son peut \u00eatre une voyelle ou une consonne. Ainsi, en fran\u00e7ais\u00a0:<\/p>\n<p>\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \/m\/ \u2260 \/v\/ \u2192 main \u2260 vin<\/p>\n<p>\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \/y\/ \u2260 \/u\/ \u2192 lu \u2260 loup<\/p>\n<p>Les paires minimales d\u00e9routent souvent les apprenants d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re. En \u00ab\u00a0confondant\u00a0\u00bb des phon\u00e8mes, ils remplacent un mot par un autre changeant ainsi compl\u00e8tement le sens de la phrase. Prenons l\u2019exemple des mots anglais \u2018think\u2019\u00a0 (penser) et \u2018sink\u00a0\u2018 (couler). Un francophone natif aura tendance \u00e0 produire les deux mots de la m\u00eame mani\u00e8re en pronon\u00e7ant un \/s\/ comme dans \u2018savoir\u2019\u00a0; dans ce cas, seul le contexte permettra \u00e0 l\u2019interlocuteur de comprendre ce qu\u2019a r\u00e9ellement voulu dire la personne. En revanche, un anglophone prononcera \u2018think\u2019 &#8211; \/\u03b8\u026a\u014bk\/ et \u2018sink &#8211; \/s\u026a\u014bk \/\u00a0; les deux productions pouvant d\u00e8s lors se diff\u00e9rencier ais\u00e9ment sans l\u2019aide du contexte.<\/p>\n<p>Dans l\u2019apprentissage d\u2019une langue \u00e9trang\u00e8re, les substitutions\/confusions de phon\u00e8mes sont particuli\u00e8rement observables lorsqu\u2019un qu\u2019un phon\u00e8me existant en L<sub>A<\/sub> mais pas en L<sub>B<\/sub> est tr\u00e8s proche d\u2019un autre phon\u00e8me de L<sub>B<\/sub> (comme c\u2019est le cas pour le \/\u03b8\/\u00a0anglais avec le\u00a0\/s\/ fran\u00e7ais).<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Bosch &amp; Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s (2003) ont explor\u00e9 le sch\u00e9ma de d\u00e9veloppement du contraste catalan \/e\/-\/\u025b\/ (\u00e9 \u2013 \u00e8) chez des enfants monolingues &lsquo;catalan&rsquo; ou &lsquo;espagnol&rsquo; et des enfants bilingues &lsquo;catalan-espagnol&rsquo;. Si le catalan et l\u2019espagnol sont deux langues extr\u00eamement proches tant d\u2019un point de vue structurel que rythmique, elles diff\u00e8rent notamment par leur inventaire phonologique. Ainsi, le phon\u00e8me \/\u025b\/ (\u00e8) est sp\u00e9cifique au catalan et n\u2019est pas pr\u00e9sent en espagnol. Il est d\u2019ailleurs tr\u00e8s difficilement diff\u00e9renciable du \/e\/ (\u00e9) par les adultes monolingues espagnols. Afin de tester le d\u00e9veloppement du contraste, les auteurs ont pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 trois groupes d\u2019enfants (monolingues &lsquo;espagnol&rsquo;, monolingues &lsquo;catalan&rsquo; et bilingue &lsquo;catalan-espagnol&rsquo;) \u00e2g\u00e9s de quatre, huit et douze mois des pseudo-mots contenant pour moiti\u00e9 le phon\u00e8me \/e\/ et pour moiti\u00e9 le phon\u00e8me \/\u025b\/. Apr\u00e8s avoir habitu\u00e9 les enfants \u00e0 l\u2019\u00e9coute du contraste, une phase exp\u00e9rimentale bas\u00e9e sur une proc\u00e9dure d\u2019orientation de la t\u00eate (telle que d\u00e9crite plus haut) pouvait commencer.<\/p>\n<p>Les r\u00e9sultats pour les groupes monolingues furent sans surprise et conformes aux hypoth\u00e8ses pos\u00e9es par Bosch et Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s\u00a0: quel que soit l\u2019\u00e2ge, les nourrissons catalans per\u00e7oivent le contraste (puisqu&rsquo;il est pertinent dans leur langue) tandis que les nourrissons espagnols ne le per\u00e7oivent plus \u00e0 partir de l\u2019\u00e2ge de huit mois (le contraste n&rsquo;existant pas en espagnol). En revanche, le groupe d\u2019enfants bilingues, pour lequel on pr\u00e9disait une discrimination du contraste quel que soit l\u2019\u00e2ge, ne se comporte absolument pas comme attendu. En effet, au lieu d\u2019observer une stabilit\u00e9 dans le comportement de discrimination, les auteurs ont obtenu une courbe de discrimination dite en &lsquo;U&rsquo;\u00a0; les enfants de quatre et douze mois discriminant le contraste, les enfants de huit mois n\u2019y arrivant pas. Les chercheurs se sont interrog\u00e9s sur ces r\u00e9sultats et l\u2019apparente perte de sensibilit\u00e9 au contraste appartenant \u00e0 une des langues maternelles.<\/p>\n<p>Une des explications avanc\u00e9es par Bosch et Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s, mais \u00e9galement par d\u2019autres auteurs (on verra notamment Burns <em>et al.<\/em>, 2007 pour le contraste consonantique \/p\/-\/b\/ en fran\u00e7ais et en anglais\u00a0; Sundara <em>et al.<\/em>, 2008 pour la diff\u00e9renciation par des bilingues \u2018fran\u00e7ais-anglais\u2019 du \/d\/ apico-dental fran\u00e7ais et du \/d\/ apico-alv\u00e9olaire anglais\u00a0; ou encore Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s &amp; Bosch, 2009 pour le contraste vocalique \/o\/-\/u\/), est que la fr\u00e9quence d\u2019utilisation de la voyelle \/e\/ pr\u00e9sente dans les deux langues interf\u00e8re avec la voyelle \/\u025b\/ moins fr\u00e9quente puisqu&rsquo;uniquement pr\u00e9sente en catalan. Si cette interpr\u00e9tation est correcte, alors comment expliquer que la discrimination du contraste \/e\/-\/\u025b\/ ne pose aucun probl\u00e8me aux enfants bilingues \u2018espagnol-anglais\u2019 (le phon\u00e8me \/\u025b\/ existant en anglais) ? Une hypoth\u00e8se avanc\u00e9e par Sundara et Scutellaro (2011) est que dans le cadre de deux langues rythmiquement diff\u00e9rentes comme l\u2019anglais et l\u2019espagnol, les enfants identifient plus ais\u00e9ment des diff\u00e9rences phon\u00e9miques que dans des langues rythmiquement proches comme le catalan et l\u2019espagnol.<\/p>\n<p>Une explication alternative propos\u00e9e par Albareda-Castellot et collaborateurs (2011) est que les enfants bilingues \u2018catalan-espagnol\u2019 acceptent plus facilement de petites variations phon\u00e9tiques que les monolingues \u2018catalan\u2019. D\u00e8s lors, le fait que les nourrissons bilingues de huit mois semblent avoir perdu la capacit\u00e9 de distinguer le contraste \/e\/-\/\u025b\/ ne refl\u00e8terait en d\u00e9finitive pas une incapacit\u00e9 \u00e0 diff\u00e9rencier les phon\u00e8mes, mais bien une plus grande tol\u00e9rance \u00e0 la variation. Ces deux phon\u00e8mes, bien que distincts et discrimin\u00e9s, pourraient, dans un premier temps, \u00eatre consid\u00e9r\u00e9s comme des exemplaires de la m\u00eame cat\u00e9gorie de phon\u00e8me en raison de la grande variabilit\u00e9 de prononciation d\u2019un m\u00eame phon\u00e8me.<\/p>\n<p>Concr\u00e8tement, que nous montrent ces \u00e9tudes et que pouvons-nous en tirer pour comprendre le d\u00e9veloppement de l\u2019enfant bilingue\u00a0? Tout d\u2019abord, il nous faut souligner que les tout jeunes enfants bilingues et monolingues se d\u00e9veloppent de la m\u00eame mani\u00e8re\u00a0: ils vont se \u00ab\u00a0sur-sp\u00e9cialiser\u00a0\u00bb pour les phon\u00e8mes appartenant \u00e0 leur(s) langue(s) maternelle(s) selon qu\u2019ils sont \u00e9lev\u00e9s dans un milieu monolingue ou bilingue. Cependant, la plus grande tol\u00e9rance des enfants bilingues \u00e0 la variabilit\u00e9 phon\u00e9tique les am\u00e8nera temporairement \u00e0 consid\u00e9rer des phon\u00e8mes tr\u00e8s proches comme faisant partie de la m\u00eame cat\u00e9gorie, et ce plus particuli\u00e8rement lorsque les langues en pr\u00e9sence sont rythmiquement et structurellement proches. C\u2019est la confrontation r\u00e9guli\u00e8re et croissante aux langues en pr\u00e9sence qui va les conduire \u00e0 r\u00e9aliser que les deux sons qu\u2019ils consid\u00e8rent comme faisant partie de la m\u00eame cat\u00e9gorie sont en fait deux phon\u00e8mes diff\u00e9rents non indiff\u00e9remment interchangeables au sein d\u2019un mot.<\/p>\n<h3>La production et la combinaison des sons de la langue maternelle<\/h3>\n<p>Comme nous le rappellent Bertoncini et Boysson-Bardies, <em>\u00ab la production des sons commence d\u00e8s les premi\u00e8res semaines de vie, mais ne prend tout son int\u00e9r\u00eat, pour l\u2019\u00e9tude du d\u00e9veloppement de la parole, que lorsque\u00a0 l\u2019enfant peut ma\u00eetriser sa phonation, vers cinq mois, et que s\u2019instaure un contr\u00f4le articulatoire au cours de la deuxi\u00e8me partie de la premi\u00e8re ann\u00e9e<\/em>\u00a0\u00bb (Bertoncini &amp; Boysson-Bardies, 2000, p. 114). La ma\u00eetrise des sons de la langue maternelle s\u2019\u00e9tend sur plusieurs ann\u00e9es avec des calendriers diff\u00e9rents en fonction de la ma\u00eetrise articulatoire n\u00e9cessaire \u00e0 la production correcte des sons. Le Tableau 6 ci-dessous reprend les indications d\u00e9veloppementales pour les phon\u00e8mes de la langue fran\u00e7aise.<\/p>\n<h6><\/h6>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_647\" aria-describedby=\"caption-attachment-647\" style=\"width: 1634px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-647 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1.png\" alt=\"\" width=\"1634\" height=\"1954\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1.png 1634w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1-251x300.png 251w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1-856x1024.png 856w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1-768x918.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1-1284x1536.png 1284w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1-65x78.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1-225x269.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab6-1-350x419.png 350w\" sizes=\"(max-width: 1634px) 100vw, 1634px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-647\" class=\"wp-caption-text\"><em>Tableau 6\u00a0: \u00c2ges indicatifs de la ma\u00eetrise des phon\u00e8mes de la langue fran\u00e7aise d\u2019apr\u00e8s Rondal (197<\/em>9).<\/figcaption><\/figure>\n<p data-wp-editing=\"1\">La production des mots, que nous aborderons plus tard, va de pair avec une ma\u00eetrise progressive de la production des sons de la langue. M\u00eame si de l\u00e9g\u00e8res variations inter-individuelles sont observables dans l\u2019ordre d\u2019acquisition de ces sons, les grandes lignes d\u00e9veloppementales sont semblables d\u2019un enfant \u00e0 l\u2019autre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<div class=\"textbox\">\n<p><strong>Encart 3 \u2013 Une ma\u00eetrise croissante de la production des phon\u00e8mes du fran\u00e7ais en fonction de leurs particularit\u00e9s et de leur complexit\u00e9 articulatoire.<\/strong><\/p>\n<p>Les <strong>voyelles<\/strong> sont ma\u00eetris\u00e9es relativement t\u00f4t par l\u2019enfant. Elles font rarement l\u2019objet de troubles articulatoires\u00a0; leur production consistant principalement (et tr\u00e8s sch\u00e9matiquement) en une modulation de l\u2019ouverture de la bouche et de l\u2019\u00e9tirement des l\u00e8vres. La premi\u00e8re voyelle \u00e0 appara\u00eetre est g\u00e9n\u00e9ralement le \/a\/ (ouverture maximale de la bouche pour laisser libre passage \u00e0 l\u2019air en provenance des poumons).<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res <strong>consonnes<\/strong> sont g\u00e9n\u00e9ralement les <strong>occlusives<\/strong> \/p\/, \/b\/ et \/g\/ ou encore la nasale \/m\/.\u00a0Les consonnes sont dites occlusives quand leur articulation se fait par blocage de l\u2019air en provenance des poumons en un point du trajet expiratoire (les l\u00e8vres pour le\u00a0\/b\/ et le \/p\/, l\u2019apex de la langue et les dents pour le \/d\/ et le \/t\/, le dos de la langue et le palais dur pour le \/k\/ et le \/g\/). Le \/m\/ (tout comme le\u00a0\/n\/) est \u00e9galement produit par un blocage de l\u2019air en un endroit pr\u00e9cis au niveau de la bouche (les l\u00e8vres pour le \/m\/ et\u00a0l\u2019apex de la langue et les dents pour le \/n\/) avec cependant un passage par le nez\u00a0; d\u2019o\u00f9 son appellation de consonne nasale.<\/p>\n<p>Les <strong>consonnes constrictives<\/strong> sont plus difficiles \u00e0 produire que les occlusives, car elles n\u00e9cessitent une plus grande ma\u00eetrise et un plus grand contr\u00f4le des structures articulatoires. En effet, leur articulation n\u2019implique pas un \u00ab\u00a0simple\u00a0\u00bb blocage de l\u2019air expiratoire, mais un r\u00e9tr\u00e9cissement du canal sur son trajet ainsi que le maintien de la position articulatoire pour permettre l\u2019\u00e9coulement de cet air par l\u2019ouverture laiss\u00e9e entre les structures articulatoires impliqu\u00e9es.<\/p>\n<p>La <strong>consonne lat\u00e9rale<\/strong> \/l\/ impliquant un \u00e9coulement de l\u2019air des deux c\u00f4t\u00e9s de la langue ainsi que la <strong>vibrante<\/strong> \/r\/ impliquant la vibration de la luette sont \u00e9galement d\u2019acquisition et de ma\u00eetrise tardives en raison du contr\u00f4le des structures articulatoires n\u00e9cessaire \u00e0 leur production.<\/p>\n<p>Enfin, les consonnes sont dites sonores lorsque leur articulation implique la mise en vibration des cordes vocales (contrairement aux consonnes sourdes). Tant les consonnes occlusives que les constrictives peuvent \u00eatre sonores ou sourdes.<\/p>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>La p\u00e9riode de babillage qui pr\u00e9c\u00e8de l\u2019apparition des premiers mots est cruciale dans le d\u00e9veloppement phonologique de l\u2019enfant. Le babillage est li\u00e9 \u00e0 la perception des sons de la langue (Oller &amp; Eilers, 1988). Il est caract\u00e9ris\u00e9 par la r\u00e9p\u00e9tition de s\u00e9quences \u2018consonne &#8211; voyelle\u2019 classiquement appel\u00e9e \u00ab\u00a0babillage canonique\u00a0\u00bb. Ce type de babillage pr\u00e9sente des caract\u00e9ristiques universelles dans le sens o\u00f9, quelles que soient les langues, les consonnes produites sont majoritairement des occlusives bilabiales (\u00a0\/b\/, \/p\/ et \/m\/) et les voyelles sont g\u00e9n\u00e9ralement neutres et ouvertes (classiquement \/a\/). La structure des s\u00e9quences produites est \u00e9galement similaire d\u2019une langue \u00e0 l\u2019autre\u00a0; majoritairement &lsquo;consonne-voyelle&rsquo; (potentiellement r\u00e9p\u00e9t\u00e9e plusieurs fois) plut\u00f4t que &lsquo;voyelle-consonne&rsquo; (Oller, 1980).<\/p>\n<div>\n<h5>Question 10\u00a0: l\u2019enfant bilingue babille-t-il de la m\u00eame fa\u00e7on que l\u2019enfant monolingue ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>Au cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie, le nourrisson monolingue et le nourrisson bilingue passent par les m\u00eames \u00e9tapes de d\u00e9veloppement qui aboutiront \u00e0 la production des premiers mots aux alentours de leur premier anniversaire.<\/p>\n<h6><\/h6>\n<figure id=\"attachment_379\" aria-describedby=\"caption-attachment-379\" style=\"width: 1642px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-379 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7.png\" alt=\"\" width=\"1642\" height=\"620\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7.png 1642w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7-300x113.png 300w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7-1024x387.png 1024w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7-768x290.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7-1536x580.png 1536w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7-65x25.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7-225x85.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab7-350x132.png 350w\" sizes=\"(max-width: 1642px) 100vw, 1642px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-379\" class=\"wp-caption-text\"><em>Tableau 7\u00a0: \u00c9tapes du d\u00e9veloppement des productions vocales de l&rsquo;enfant au cours de la premi\u00e8re ann\u00e9e d\u2019apr\u00e8s Bertoncini &amp; Boysson-Bardies (2000).<\/em><\/figcaption><\/figure>\n<p>Les \u00e9tudes comparatives interlangues men\u00e9es d\u00e9but des ann\u00e9es 1980 ont montr\u00e9 combien la langue est importante dans la nature du babillage produit par le nourrisson. En effet, pendant la seconde partie de la premi\u00e8re ann\u00e9e de vie, le babillage est de plus en plus marqu\u00e9 par les caract\u00e9ristiques sp\u00e9cifiques de la langue. Les premiers sons \u00e0 se conformer aux sp\u00e9cificit\u00e9s de la langue sont les voyelles, car perceptivement plus saillantes que les consonnes<a class=\"footnote\" title=\"Les voyelles sont dites perceptuellement saillantes car elles se manifestent par des sons clairs, facilement isolables et rep\u00e9rables dans une syllabe ou un mot tandis que les consonnes se caract\u00e9risent par des bruits tels qu'un chuintement, un sifflement, ou encore un roulement.\" id=\"return-footnote-175-6\" href=\"#footnote-175-6\" aria-label=\"Footnote 6\"><sup class=\"footnote\">[6]<\/sup><\/a> qui demandent \u00e9galement un contr\u00f4le articulatoire plus fin (Bertoncini &amp; Boysson-Bardies, 2000).<\/p>\n<p>La nature m\u00eame du babillage semble influenc\u00e9e par la langue \u00e0 laquelle l\u2019enfant est expos\u00e9. Pour illustrer ces propos, on reprendra l\u2019exemple de Boysson-Bardies (1993) montrant que les nourrissons fran\u00e7ais, anglais ou encore su\u00e9dois produisent majoritairement un babillage r\u00e9dupliqu\u00e9 de type \u2018consonne-voyelle-consonne-voyelle\u2019 alors que les enfants de l\u2019ethnie ouest-africaine Yorudo produisent davantage de structures de type \u2018voyelle-consonne-voyelle-consonne\u2019 conformes \u00e0 la structure dominante des noms de la langue yorudo.<\/p>\n<p>Que ce soit dans le cadre du monolinguisme ou du bilinguisme, les caract\u00e9ristiques prosodiques du babillage (par exemple\u00a0: allongement et rythme syllabiques) sont importantes et influenc\u00e9es par les contours intonatoires de la langue parl\u00e9e par la personne avec laquelle l\u2019enfant interagit (Andruski <em>et al.<\/em>, 2014\u00a0; Sundara <em>et al.<\/em>, 2020).<\/p>\n<div>\n<h5>Question 11\u00a0: comment l\u2019enfant acquiert-il les r\u00e8gles de combinaisons des sons dans deux langues diff\u00e9rentes ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>Lorsque nous avons abord\u00e9 la reconnaissance des langues sur la base d\u2019indices visuels, nous avons fait bri\u00e8vement r\u00e9f\u00e9rence aux\u00a0r\u00e8gles d\u2019encha\u00eenement des sons propres \u00e0 une langue. C\u2019est ce qu\u2019on appelle techniquement les r\u00e8gles phonotactiques. Elles d\u00e9terminent les combinaisons de phon\u00e8mes possibles pour former un mot.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<table class=\"grid\" style=\"border-collapse: collapse;width: 100%\">\n<tbody>\n<tr>\n<td style=\"width: 99.8884%\" colspan=\"2\"><strong>Encart 4 \u2013 <\/strong><strong>L\u2019importance de d\u00e9gager les r\u00e9gularit\u00e9s de la langue dans un flux sonore.<\/strong><\/p>\n<p>Il est important pour le jeune enfant de comprendre que les sons ne peuvent pas se succ\u00e9der de mani\u00e8re indiff\u00e9rente dans la (les) langue(s) qu\u2019il pratique. Dans un premier temps, lors des jeux vocaux observ\u00e9s vers 3-<span style=\"color: #000000\">4 mois<\/span>, les sons sont produits sans ordre particulier. Ils constituent principalement un entra\u00eenement des structures articulatoires et une exp\u00e9rimentation des sons pouvant \u00eatre produits avec la bouche. L\u2019enfant va devoir ensuite extraire rapidement du langage adulte qu\u2019il entend des r\u00e9gularit\u00e9s sonores et les produire \u00e0 son tour afin de se conformer \u00e0 la structure de sa (ses) langue(s).<\/p>\n<p>Il y a deux types de r\u00e8gles de combinaisons des sons dans les langues,\u00a0les r\u00e8gles universelles valables pour toutes les langues et les r\u00e8gles sp\u00e9cifiques \u00e0 chacune des langues.<\/p>\n<p>Parmi les r\u00e8gles universelles, on rel\u00e8ve par exemple que\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>Toutes les langues ont des syllabes se terminant par une voyelle (syllabes dites ouvertes)<\/li>\n<li>Toutes les langues ont des syllabes \u00e0 consonne initiale<\/li>\n<li>Toutes les langues permettent des syllabes \u2018consonne-voyelle\u2019 mais aussi \u2018voyelle-consonne\u2019 et \u2018consonne-voyelle-consonne\u2019<\/li>\n<\/ul>\n<p>Parmi les r\u00e8gles sp\u00e9cifiques, on notera par exemple que\u00a0:<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"width: 49.8884%\">En fran\u00e7ais\u00a0:<\/p>\n<p>\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Jusqu\u2019\u00e0 3 consonnes peuvent figurer dans une m\u00eame\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 syllabe, dans ce cas il s\u2019agit\u00a0:<\/p>\n<p>o\u00a0\u00a0 d\u2019une syllabe initiale<\/p>\n<p>o\u00a0\u00a0 des groupes \/stR\/ comme dans \u2018strapontin\u2019 et \/skR\/\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 comme dans \u2018scrupule\u2019<\/p>\n<p>\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Certaines combinaisons de 2 consonnes comme \/ml\/,\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0\/nl\/, \/ms\/ ne sont pas autoris\u00e9es en d\u00e9but de mot<\/p>\n<p>Certaines combinaisons de consonnes ne sont pas possibles en d\u00e9but de mot mais bien au milieu ou en fin de mot, par exemple \/gz\/ comme dans examen.<\/td>\n<td style=\"width: 50%;vertical-align: top\">En anglais\u00a0:<\/p>\n<p>\u00b7\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 Le nombre maximal de consonnes en d\u00e9but de mot est de 3\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 (sprint) et le nombre maximal est de 5 en fin de mot\u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 \u00a0 (lengths)<\/p>\n<p>Certains groupes de consonnes ne sont pas admis en d\u00e9but de mot \/ps\/, \/spm\/, \/fs\/, \/gz\/<\/td>\n<\/tr>\n<tr>\n<td style=\"width: 49.8884%\" colspan=\"2\">L\u2019enfant expos\u00e9 \u00e0 deux langues devra donc int\u00e9rioriser et ma\u00eetriser ces r\u00e8gles et les utiliser de mani\u00e8re ad\u00e9quate selon la langue qu\u2019il utilise. Elles serviront d\u2019indice pour d\u00e9limiter les fronti\u00e8res des mots. Ainsi, le nourrisson devra avoir int\u00e9rioris\u00e9 qu\u2019aucun mot fran\u00e7ais ne commence par la s\u00e9quence \/spr\/ mais que celle-ci peut se retrouver au milieu d\u2019un mot (par exemple\u00a0: esprit) et qu\u2019en revanche des mots anglais peuvent d\u00e9buter par cette s\u00e9quence (par exemple\u00a0: sprint).<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<p>Les r\u00e8gles phonotactiques ont une utilit\u00e9 toute particuli\u00e8re dans le d\u00e9veloppement de la langue puisqu\u2019elles vont permettre au jeune enfant r\u00e9guli\u00e8rement expos\u00e9 \u00e0 sa langue maternelle de d\u00e9terminer dans les stimulations sonores qu\u2019il re\u00e7oit les s\u00e9quences de phon\u00e8mes qui pourraient \u00eatre des mots, mais elles vont \u00e9galement servir d\u2019indices pour identifier les fronti\u00e8res entre les mots. Identifier les mots individuels dans un flux de parole continu est bien moins \u00e9vident que d\u2019identifier des mots individuels dans une production \u00e9crite et n\u00e9cessite de prendre en compte des indices sonores tels que la fr\u00e9quence d\u2019association des sons dans les productions qu\u2019on a l\u2019habitude d\u2019entendre. En effet, dans le cas de l\u2019\u00e9crit, chaque mot est s\u00e9par\u00e9 par un espace qui permet d\u2019en d\u00e9terminer ais\u00e9ment le d\u00e9but et la fin\u00a0; ce qui n&rsquo;est \u00e9videmment pas le cas dans une production orale.<\/p>\n<p><strong>Exemple\u00a0:<\/strong> Si nous reprenons l\u2019exemple propos\u00e9 par Kuhl (2004) dans la phrase \u00e9crite \u00ab\u00a0<em>There are no silences between words\u00a0\u00bb<\/em>, les mots sont clairement s\u00e9par\u00e9s par des espaces et donc facilement identifiables. Supprimer les espaces ou modifier leur emplacement complexifie consid\u00e9rablement la t\u00e2che. En langage oral, ces espaces ne sont pas marqu\u00e9s ni m\u00eame remplac\u00e9s par des silences entre les mots. Le flux de parole est continu et si nous devions faire une analyse acoustique de la production et en analyser le trac\u00e9, les pauses imperceptibles dans la production la segmenteraient de la mani\u00e8re suivante \u00ab\u00a0<em>Thereare nos ilen ces bet weenword s\u00a0\u00bb.<\/em><\/p>\n<p>Les \u00e9tudes d\u00e9veloppementales men\u00e9es sur des nourrissons \u00e9lev\u00e9s dans un contexte monolingue mettent en \u00e9vidence une sensibilit\u00e9 aux r\u00e8gles phonotactiques d\u00e8s neuf mois (on verra notamment Friederici &amp; Wessels, 1993\u00a0; Jusczyk <em>et al.<\/em>, 1993). Qu&rsquo;en est-il dans un contexte bilingue o\u00f9 l\u2019enfant doit apprendre simultan\u00e9ment les r\u00e8gles phonotactiques des deux langues ? Dans ce cas, sa t\u00e2che consiste non seulement \u00e0 rep\u00e9rer les r\u00e9gularit\u00e9s combinatoires dans le flux de parole, mais \u00e9galement \u00e0 d\u00e9terminer parmi les s\u00e9quences r\u00e9currentes lesquelles sont \u00ab\u00a0l\u00e9gales\u00a0\u00bb dans une de leurs langues et pas dans l\u2019autre ou dans les deux.<\/p>\n<p>Dans une \u00e9tude de 2002, Sebasti\u00e1n-Gall\u00e9s et Bosch ont tent\u00e9 d\u2019identifier les facteurs qui permettaient \u00e0 l\u2019enfant bilingue de rep\u00e9rer les r\u00e8gles phonotactiques de ses langues maternelles. Quatre groupes d\u2019enfants de dix mois (monolingues &lsquo;catalan&rsquo; ou &lsquo;espagnol&rsquo; et bilingues &lsquo;catalan-espagnol&rsquo; avec soit une exposition dominante au catalan soit une exposition dominante \u00e0 l\u2019espagnol) ont \u00e9t\u00e9 expos\u00e9s \u00e0 des listes de pseudo-mots construits selon les r\u00e8gles de combinaison des phon\u00e8mes sp\u00e9cifiques au catalan, mais discordantes avec celles de l\u2019espagnol, et des listes de non-mots<a class=\"footnote\" title=\"Les non-mots sont des entit\u00e9s sonores sans signification form\u00e9es au d\u00e9part d\u2019une succession articulable et pronon\u00e7able de sons\" id=\"return-footnote-175-7\" href=\"#footnote-175-7\" aria-label=\"Footnote 7\"><sup class=\"footnote\">[7]<\/sup><\/a> violant les r\u00e8gles combinatoires des deux langues. Les enfants bilingues expos\u00e9s de mani\u00e8re dominante au catalan manifestent la m\u00eame pr\u00e9f\u00e9rence que les enfants monolingues \u2018catalan\u2019 pour les pseudo-mots conformes aux r\u00e8gles combinatoires catalanes. De leur c\u00f4t\u00e9 les enfants bilingues majoritairement expos\u00e9s \u00e0 l\u2019espagnol ne montrent qu\u2019une pr\u00e9f\u00e9rence marginale pour les structures catalanes alors que les enfants monolingues &lsquo;espagnol&rsquo; ne montrent aucune pr\u00e9f\u00e9rence pour ces structures. Par cette exp\u00e9rience, Sebasti\u00e1n-Gall\u00e8s et Bosch mettent en \u00e9vidence le r\u00f4le important de la quantit\u00e9 d\u2019exposition \u00e0 une langue (cf. Chapitre 2) dans l\u2019acquisition des r\u00e8gles de combinaison des phon\u00e8mes d\u2019une langue et, par extension, dans le fa\u00e7onnage de la connaissance de la forme des mots.<\/p>\n<div>\n<h5>Question 12\u00a0: les enfants bilingues font-ils les m\u00eames erreurs que les enfants monolingues lorsqu&rsquo;ils simplifient des successions de sons ?<\/h5>\n<\/div>\n<p>La clart\u00e9 de la parole d&rsquo;un enfant progresse consid\u00e9rablement pendant les premi\u00e8res ann\u00e9es de vie pour atteindre une intelligibilit\u00e9 compl\u00e8te aux alentours de quatre ans (Coplan &amp; Gleason, 1988). Avant d&rsquo;atteindre cette \u00e9tape, l&rsquo;enfant passe, sans que cela ne soit pathologique, par un stade o\u00f9 les mots peuvent \u00eatre d\u00e9form\u00e9s par des simplifications articulatoires. Si on se r\u00e9f\u00e8re au Tableau 6, on peut constater qu&rsquo;\u00e0 deux ans, aucun phon\u00e8me n\u2019est vraiment totalement ma\u00eetris\u00e9. Les sons de la langue peuvent \u00eatre d\u00e9form\u00e9s principalement \u00e0 cause d&rsquo;une mauvaise ma\u00eetrise du geste articulatoire ou remplac\u00e9s au sein d\u2019un mot par d&rsquo;autres plus simples.<\/p>\n<p>Plusieurs processus de simplification des mots sont observ\u00e9s dans les productions des enfants. Nous en reprenons ici les principaux \u00e0 titre d&rsquo;exemple (pour plus d&rsquo;informations, le lecteur int\u00e9ress\u00e9 verra Rondal et collaborateurs, 1999)\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>\u00a0les substitutions d&rsquo;un phon\u00e8me par un autre plus simple au sein d&rsquo;un mot (par exemple\u00a0: \/\u0283\u0254k\u0254la\/ -chocolat- devient \/t\u0254k\u0254la\/ -tocolat- en rempla\u00e7ant le son \/\u0283\/ par le \/t\/ articulatoirement plus simple; le mot \/t\u0281\u025b\u0303\/ -train- devient \/k\u0281\u025b\u0303\/ -crain &#8211; le \/k\/ \u00e9tant dans ce contexte plus facile \u00e0 produire, car se situant comme le \/\u0281\/ \u00e0 l\u2019arri\u00e8re du tractus vocal)\u00a0;<\/li>\n<li>l&rsquo;assimilation consistant \u00e0 assimiler les consonnes de mani\u00e8re pr\u00e9dictible dans un contexte C<sub>1<\/sub>-V-C<sub>2<\/sub> (par exemple\u00a0: \/\u0283\u0254k\u0254la\/ -chocolat- devient \/k\u0254k\u0254la\/ -cocolat-)\u00a0;<\/li>\n<li>les processus touchant la structure syllabique comme la r\u00e9duction de groupes consonantiques (par exemple\u00a0: \/t\u0281wa\/ -trois- devient \/\u0281wa\/ -roi-)\u00a0;<\/li>\n<li>la m\u00e9tath\u00e8se, processus par lequel l&rsquo;enfant inverse les phon\u00e8mes constitutifs d&rsquo;un mot (par exemple\u00a0: \/disk\/ -disque- devient \/diks\/).<\/li>\n<\/ul>\n<p>Paradis (2001) s&rsquo;est int\u00e9ress\u00e9e \u00e0 ce type d&rsquo;erreurs chez les jeunes enfants bilingues. Plus pr\u00e9cis\u00e9ment, elle s&rsquo;int\u00e9resse \u00e0 la nature des erreurs faites par l&rsquo;enfant pour d\u00e9terminer si ses deux syst\u00e8mes phonologiques sont fusionn\u00e9s ou s\u00e9par\u00e9s. Dans ce cadre, elle propose \u00e0 des enfants bilingues &lsquo;fran\u00e7ais-anglais&rsquo; de 2 \u00bd ans une t\u00e2che de r\u00e9p\u00e9tition de non-mots de quatre syllabes construits soit sur la base de la structure syllabique dominante en fran\u00e7ais (des syllabes ouvertes &lsquo;consonne \u2013 voyelle&rsquo;)\u00a0 soit sur la base de la structure syllabique dominante en anglais (des syllabes ferm\u00e9es &lsquo;consonne \u2013 voyelle \u2013 consonne&rsquo;). Sans surprise, les erreurs principalement commises par les enfants consistent \u00e0 supprimer des syllabes lors de la r\u00e9p\u00e9tition des non-mots et ce, quelle que soit la langue de l&rsquo;enfant. Ce qui est le plus int\u00e9ressant dans cette \u00e9tude, c&rsquo;est que les syllabes supprim\u00e9es ne sont pas les m\u00eames selon que les non-mots sont de base fran\u00e7aise ou anglaise. En d&rsquo;autres termes, les enfants bilingues omettront les m\u00eames syllabes que les enfants monolingues francophones lorsque les non-mots sont de structure fran\u00e7aise et les m\u00eames syllabes que les enfants monolingues anglophones lorsque les non-mots sont de structure anglaise. Selon Paradis, ce <em>pattern<\/em> d&rsquo;erreurs sp\u00e9cifique \u00e0 la langue plaide en faveur de l&rsquo;existence de deux syst\u00e8mes phonologiques s\u00e9par\u00e9s chez l&rsquo;enfant bilingue\u00a0: un pour chaque langue (nous reviendrons plus loin dans ce chapitre sur le d\u00e9bat du syst\u00e8me langagier unique ou des syst\u00e8mes langagiers s\u00e9par\u00e9s).<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-175-1\">La magn\u00e9toenc\u00e9phalographie est une technologie d\u2019imagerie c\u00e9r\u00e9brale reposant sur la captation du champ magn\u00e9tique r\u00e9sultant de l\u2019activit\u00e9 du cerveau. Elle permet de visualiser et de localiser rapidement une activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale (http:\/\/www.cea.fr\/comprendre\/Pages\/sante-sciences-du-vivant\/essentiel-sur-imagerie-medicale.aspx). <a href=\"#return-footnote-175-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-175-2\">L\u2019IRMf (Imagerie par r\u00e9sonance magn\u00e9tique fonctionnelle) permet de visualiser de mani\u00e8re indirecte l\u2019activit\u00e9 c\u00e9r\u00e9brale en mesurant les variations locales de flux d\u2019oxyg\u00e9nation du sang dans le cerveau lors de l\u2019ex\u00e9cution d\u2019une t\u00e2che cognitive. <a href=\"#return-footnote-175-2\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 2\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-175-3\">Attention, nous parlons bien ici de successions de sons en production orale de la langue et non de succession de lettres \u00e0 l\u2019\u00e9crit. Si le mot \u00ab\u00a0psychology\u00a0\u00bb existe en anglais, il ne se prononce pas en produisant de mani\u00e8re marqu\u00e9e le \/p\/ et\u00a0le \/s\/ comme le ferait un francophone pour le mot \u00ab\u00a0psychologie\u00a0\u00bb. <a href=\"#return-footnote-175-3\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 3\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-175-4\">Dans cette proc\u00e9dure (proche de celle illustr\u00e9e dans la Figure 7), on habitue l\u2019enfant \u00e0 regarder des vid\u00e9os dans lesquelles le personnage parle dans la LA. Au bout d\u2019un temps, l\u2019int\u00e9r\u00eat de l\u2019enfant va diminuer et les fixations du regard sur la vid\u00e9o vont \u00eatre moins intenses et moins longues. Apr\u00e8s un certain temps, on modifie la langue parl\u00e9e par le personnage. Si l\u2019enfant diff\u00e9rencie les langues, il va de nouveau fixer intens\u00e9ment et longuement l\u2019\u00e9cran. S\u2019il ne per\u00e7oit pas le changement, l\u2019intensit\u00e9 du regard sur l\u2019\u00e9cran va rester inchang\u00e9e. <a href=\"#return-footnote-175-4\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 4\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-175-5\">Pour rappel, il faut entendre par l\u00e0 une p\u00e9riode critique, une p\u00e9riode de sensibilit\u00e9 maximale limit\u00e9e dans le temps pour un apprentissage donn\u00e9 (voir Encart 1). <a href=\"#return-footnote-175-5\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 5\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-175-6\">Les voyelles sont dites perceptuellement saillantes car elles se manifestent par des sons clairs, facilement isolables et rep\u00e9rables dans une syllabe ou un mot tandis que les consonnes se caract\u00e9risent par des bruits tels qu'un chuintement, un sifflement, ou encore un roulement. <a href=\"#return-footnote-175-6\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 6\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-175-7\">Les non-mots sont des entit\u00e9s sonores sans signification form\u00e9es au d\u00e9part d\u2019une succession articulable et pronon\u00e7able de sons <a href=\"#return-footnote-175-7\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 7\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":12,"menu_order":1,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-175","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":168,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/175"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"version-history":[{"count":40,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/175\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":885,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/175\/revisions\/885"}],"part":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/168"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/175\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=175"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=175"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=175"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=175"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}