{"id":200,"date":"2022-06-16T10:16:06","date_gmt":"2022-06-16T08:16:06","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/?post_type=chapter&#038;p=200"},"modified":"2023-01-18T09:15:32","modified_gmt":"2023-01-18T08:15:32","slug":"deux-systemes-langagiers-fusionnes-separes-ou-en-interaction","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/chapter\/deux-systemes-langagiers-fusionnes-separes-ou-en-interaction\/","title":{"raw":"3.4. Deux&nbsp; syst\u00e8mes&nbsp; langagiers&nbsp; fusionn\u00e9s&nbsp; separ\u00e9s&nbsp; ou&nbsp; en interaction&nbsp;?&nbsp;","rendered":"3.4. Deux&nbsp; syst\u00e8mes&nbsp; langagiers&nbsp; fusionn\u00e9s&nbsp; separ\u00e9s&nbsp; ou&nbsp; en interaction&nbsp;?&nbsp;"},"content":{"raw":"Comment l'enfant se repr\u00e9sente-t-il les langues au d\u00e9part ? Sait-il que ce sont des langues diff\u00e9rentes ? Ces questions passionnent et ont longtemps divis\u00e9 les chercheurs. Depuis le d\u00e9but du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, trois hypoth\u00e8ses majeures ont \u00e9t\u00e9 \u00e9mises sur la mani\u00e8re dont l'enfant se repr\u00e9sente les syst\u00e8mes linguistiques auxquels il est expos\u00e9. Pr\u00e9cisons d'embl\u00e9e que poss\u00e9der deux syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s ne signifie pas que le jeune enfant puisse nommer les langues et les identifier comme L<sub>A<\/sub> et L<sub>B<\/sub>\u00a0; capacit\u00e9 qui se d\u00e9veloppera plus tardivement. Cela signifie simplement qu'il peut isoler les unit\u00e9s propres \u00e0 chaque langue lors du traitement et de la production linguistique.\r\n\r\nPour mieux comprendre ce qui suit, nous allons illustrer chacune de ces hypoth\u00e8ses en y associant les pr\u00e9dictions qu'elles font sur la mani\u00e8re dont le jeune enfant utilisera ses langues dans son d\u00e9veloppement linguistique ainsi que la nature des repr\u00e9sentations qu'elles pr\u00e9supposent. Nous reprendrons ensuite chacune de ces hypoth\u00e8ses, les donn\u00e9es qui les corroborent et celles qui les infirment pour finalement trancher sur la question qui nous occupe.\r\n\r\nM\u00eame si <strong>l'hypoth\u00e8se du syst\u00e8me unique<\/strong> est de plus en plus remise en question aujourd'hui, il est int\u00e9ressant de consid\u00e9rer les arguments en sa faveur afin de mieux comprendre ce qui suit.\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n&nbsp;\r\n\r\n[caption id=\"attachment_113\" align=\"aligncenter\" width=\"1296\"]<a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15.png\"><img class=\"wp-image-113 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15.png\" alt=\"\" width=\"1296\" height=\"852\" \/><\/a> Figure 15\u00a0: La repr\u00e9sentation des langues chez l'enfant\u00a0: hypoth\u00e8ses (1) du syst\u00e8me unique, (2) des syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s, et (3) des syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s interd\u00e9pendants.[\/caption]\r\n\r\nLes tenants de cette hypoth\u00e8se (cf. notamment Volterra &amp; Taeschner, 1978) se basent sur toute une s\u00e9rie d'observations empiriques pour \u00e9tayer leurs propos\u00a0:\r\n<ul>\r\n \t<li>il n'est pas rare d'observer des m\u00e9langes de mots et de phrases des deux langues dans les productions de l'enfant, et ce quel que soit le contexte linguistique ou le partenaire. Ces m\u00e9langes diminuant avec l'\u00e2ge, il est logique de postuler un syst\u00e8me unique se diff\u00e9renciant progressivement avec le temps\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>au d\u00e9but du d\u00e9veloppement, il est fr\u00e9quent que l'enfant poss\u00e8de un mot dans une langue, mais pas son \u00e9quivalent dans l'autre langue\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>il n'est pas rare que le jeune enfant utilise les r\u00e8gles grammaticales d'une langue avec les mots de l'autre langue ou m\u00e9lange les r\u00e8gles grammaticales des deux langues dans une m\u00eame interaction\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>le co\u00fbt cognitif de la diff\u00e9renciation des deux langues \u00e9tant potentiellement tr\u00e8s important pour l'enfant bilingue, on observe un ralentissement du d\u00e9veloppement du langage entre deux et trois ans au moment de la diff\u00e9renciation des syst\u00e8mes.<\/li>\r\n<\/ul>\r\nSi ces arguments sont de bon sens, et le lecteur identifie sans doute certaines de ses propres r\u00e9flexions et observations, l'analyse des productions langagi\u00e8res de l'enfant et du contexte dans lequel elles surviennent permet de fournir d'autres explications \u00e0 ces ph\u00e9nom\u00e8nes\u00a0; notamment par le principe de compl\u00e9mentarit\u00e9 des langues d\u00e9velopp\u00e9 par Grosjean et collaborateurs (2013, 2015) expos\u00e9 dans le Chapitre 1 de cet ouvrage.\r\n\r\nPar ailleurs, d'autres ph\u00e9nom\u00e8nes pr\u00e9sents dans les productions langagi\u00e8res de l'enfant plaident en faveur de l'abandon de cette hypoth\u00e8se et autorisent \u00e0 se tourner vers l'hypoth\u00e8se de syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s interd\u00e9pendants\u00a0:\r\n<ul>\r\n \t<li>les jeunes enfants \u00e9vitent de prononcer les mots difficiles d'une langue, et ce m\u00eame s'ils connaissent la paire de mots (par exemple\u00a0: dire 'couteau' plut\u00f4t que 'knife', 'boy' au lien de 'gar\u00e7on')\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>\u00a0les enfants produisent souvent des n\u00e9ologismes qui sont le r\u00e9sultat de la combinaison de parties de mots venant de chaque langue (par exemple\u00a0: 'shot' bas\u00e9 sur la fusion de 'chaud' et 'hot')\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>les enfants peuvent parfois produire spontan\u00e9ment une paire de mots lors d'une interaction (par exemple\u00a0: 'papa \u2013 'dady' notons qu'il peut s'agir dans ce cas d'une strat\u00e9gie communicationnelle visant \u00e0 attirer l'attention de la personne nomm\u00e9e)\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>et enfin, mais surtout, comme nous l'avons vu dans la premi\u00e8re section de ce chapitre consacr\u00e9e au d\u00e9veloppement phonologique de l'enfant bilingue\u2026 l'enfant diff\u00e9rencie tr\u00e8s t\u00f4t les phon\u00e8mes de ses langues !<\/li>\r\n<\/ul>\r\nL'<strong>hypoth\u00e8se des syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s <\/strong>(on verra Genesee, 1989) se fonde notamment sur les \u00e9tudes et les recherches d\u00e9crites dans la section 3.1 de ce chapitre consacr\u00e9e \u00e0 la d\u00e9couverte des sons. Elle est \u00e9galement \u00e9tay\u00e9e par le fait que, tr\u00e8s rapidement, les jeunes enfants sont capables de choisir une langue pour interagir avec un interlocuteur donn\u00e9 en utilisant une morphologie et une syntaxe de base correcte. Il est clair que ces justifications n'expliquent pas certains ph\u00e9nom\u00e8nes, dont le mixage des langues d\u00e9crit ci-dessus.\r\n\r\nSi l'hypoth\u00e8se du syst\u00e8me unique ne tient pas la route et si celle des syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s, bien qu'intuitivement correcte, peut \u00eatre infirm\u00e9e par certaines observations, il est alors int\u00e9ressant de se tourner vers la troisi\u00e8me hypoth\u00e8se\u00a0: celle des <strong>syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s interd\u00e9pendants<\/strong> (on verra notamment Yip &amp; Matthews, 2007\u00a0; Paradis &amp; Genesee, 1996\u00a0; D\u00f6pke, 2000). Cette hypoth\u00e8se est justifi\u00e9e par le fait qu'il est fr\u00e9quent que les deux langues se d\u00e9veloppent \u00e0 des vitesses diff\u00e9rentes chez l'enfant (voir Chapitre 1 la section sur le bilinguisme non-\u00e9quilibr\u00e9). Dans ces conditions, la langue dominante peut influencer l'autre en acc\u00e9l\u00e9rant ou en retardant le d\u00e9veloppement de certaines structures. Il se peut \u00e9galement que les deux langues s'influencent mutuellement, et ce notamment lorsqu'il y a un chevauchement r\u00e9el ou per\u00e7u entre les deux langues (Hulk &amp; M\u00fcller, 2000). Dans ce cas, on parle d'influences inter-langues ou <em>cross-linguistiques<\/em> englobant \u00e0 la fois les transferts entre les langues et les interf\u00e9rences.\r\n\r\nL'interd\u00e9pendance des syst\u00e8mes linguistiques se manifeste par\u00a0:\r\n<ul>\r\n \t<li>le <strong>transfert<\/strong>, c'est-\u00e0-dire l'incorporation d'une propri\u00e9t\u00e9 grammaticale d'une langue vers l'autre. On peut observer ce ph\u00e9nom\u00e8ne lorsqu'il y a un chevauchement entre les structures des deux langues. C'est notamment le cas dans le positionnement de l'adjectif qualificatif par rapport au nom en anglais et en fran\u00e7ais. Le chevauchement entre l'unique option de l'anglais et la seconde option du fran\u00e7ais remplit les conditions pour un transfert. Selon Nicoladis (2006), on peut s'attendre \u00e0 une influence de l'anglais sur le fran\u00e7ais concr\u00e9tis\u00e9e par un placement pr\u00e9f\u00e9rentiel de l'adjectif en position pr\u00e9-nominale en fran\u00e7ais. Tendance qui dispara\u00eetrait avec la pratique de la langue\u00a0;<\/li>\r\n<\/ul>\r\n[caption id=\"attachment_598\" align=\"aligncenter\" width=\"1250\"]<img class=\"wp-image-598 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1.png\" alt=\"\" width=\"1250\" height=\"488\" \/> Tableau 8\u00a0: Positionnement de l\u2019adjectif qualificatif par rapport au nom auquel il se rapporte en fran\u00e7ais et en anglais.[\/caption]\r\n<ul>\r\n \t<li>l'<strong>acc\u00e9l\u00e9ration<\/strong>, c'est-\u00e0-dire l'acquisition d'une propri\u00e9t\u00e9 grammaticale plus t\u00f4t qu'attendu en raison de l'influence positive d'une langue sur l'autre. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne a notamment \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 par Tanja Kupisch (2007) dans l'utilisation des d\u00e9terminants chez des enfants bilingues 'italien-allemand'. Elle constate que les enfants bilingues acqui\u00e8rent plus rapidement la notion de d\u00e9terminant en allemand que ne le font les enfants monolingues. Son explication est bas\u00e9e sur la complexit\u00e9 du syst\u00e8me des d\u00e9terminants allemands fondamentalement plus complexe que celui de l'italien. En effet, non seulement le syst\u00e8me allemand compte davantage de d\u00e9terminants que le syst\u00e8me italien, mais il encode \u00e9galement de plus nombreux traits de telle mani\u00e8re que l'association 'forme-fond' est plus opaque. Les enfants monolingues 'allemand', d'ailleurs, ma\u00eetrisent plus tardivement le syst\u00e8me de d\u00e9terminants que les enfants monolingues 'italien'. Kupisch explique la rapidit\u00e9 avec laquelle les enfants bilingues 'italien-allemand' ma\u00eetrisent le syst\u00e8me allemand par la pr\u00e9sence d'un syst\u00e8me plus simple, l'italien, dans lequel les d\u00e9terminants sont d\u00e9j\u00e0 en place. Ce syst\u00e8me jouerait un r\u00f4le facilitateur sur l'acquisition du syst\u00e8me plus complexe de l'allemand. Elle pr\u00e9cise cependant que ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne peut \u00eatre observ\u00e9 que dans un bilinguisme non-\u00e9quilibr\u00e9 et uniquement lorsque la langue dominante est une langue facilitatrice. En d'autres termes, dans un bilinguisme 'allemand-italien' (allemand, langue dominante), ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne serait pas observ\u00e9 et les enfants bilingues acquerraient le syst\u00e8me des d\u00e9terminants allemands au m\u00eame \u00e2ge que des enfants monolingues 'allemand'\u00a0;<\/li>\r\n \t<li>le <strong>retard ou la sur-acceptation de structures agrammaticales<\/strong>, c'est-\u00e0-dire l'acquisition d'une propri\u00e9t\u00e9 grammaticale plus tard qu'attendu en raison de l'interf\u00e9rence d'une langue sur l'autre. On peut observer une manifestation de ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans la sur-acceptation de certaines structures fausses dans une langue, mais correctes dans l'autre et donc par la production erron\u00e9e de celles-ci dans une des deux langues. Serratrice et collaborateurs (2009) se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne en \u00e9tudiant l'acceptabilit\u00e9 des marques du pluriel dans des contextes g\u00e9n\u00e9riques et sp\u00e9cifiques chez des enfants bilingues 'anglais-italien'. Concr\u00e8tement, les enfants devaient juger de l'acceptabilit\u00e9 de phrases telles que 'In general sharks are dangerous' et 'In genere squali sono pericolosi'. La phrase en italien est rejet\u00e9e par les enfants monolingues 'italien'\u00a0; l'expression correcte dans cette langue \u00e9tant 'Squalo \u00e8 pericoloso' qui utilise une forme g\u00e9n\u00e9rique. L'italien utilise donc une forme singuli\u00e8re du type 'Le requin est dangereux' (sous-entendant que l'esp\u00e8ce animale des requins est dangereuse) alors que l'anglais utilise une forme plurielle 'Les requins sont dangereux' qui signifie exactement la m\u00eame chose mais met l'accent sur les animaux plut\u00f4t que sur l'esp\u00e8ce. Les enfants bilingues 'anglais-italien', influenc\u00e9s par la forme plurielle anglaise, ont tendance \u00e0 accepter la forme plurielle agrammaticale en italien. En revanche, l'espagnol \u00e9tant plus proche de l'italien, les enfants bilingues 'espagnol-italien' rejettent la formulation plurielle.<\/li>\r\n<\/ul>\r\nM\u00eame si les recherches actuelles mettent clairement en \u00e9vidence le ph\u00e9nom\u00e8ne d'influence inter-langues, il reste des questions en suspens comme notamment celle de pouvoir expliquer pourquoi il n'est pas observable chez tous les enfants (Gathercole &amp; Hoff, 2007) ou de savoir si les influences inter-langues sont temporaires ou d\u00e9finitives. En fait, il semblerait que certaines disparaissent plus vite que d'autres et que certaines soient permanentes. Par exemple, le ph\u00e9nom\u00e8ne de sur-acceptation de pluriels agrammaticaux d\u00e9crit par Serratrice et collaborateurs (2009) peut \u00eatre observ\u00e9 jusqu'\u00e0 dix ans alors que d'autres ph\u00e9nom\u00e8nes comme la production de phrases transitives sans objet[footnote]En cantonais, si l'objet est connu de l'interlocuteur, il n'est pas n\u00e9cessaire de le mentionner explicitement apr\u00e8s un verbe transitif. D\u00e8s lors, l\u00e0 o\u00f9 nous dirions \"ne casse pas la tasse\" ou \"je ne veux pas de g\u00e2teau\", le cantonnais pourrait se passer de 'tasse' ou de 'g\u00e2teau' pour autant que l'interlocuteur sache au pr\u00e9alable de quoi on parle. En anglais et en fran\u00e7ais, l'usage grammatical veut qu'on fasse suivre un verbe transitif par un objet clairement mentionn\u00e9.[\/footnote] chez les enfants bilingues 'cantonais-anglais' dispara\u00eet vers 3 \u00bd ans (Yip &amp; Matthews, 2007).\r\n\r\nLes diff\u00e9rentes \u00e9tudes que nous avons d\u00e9crites dans cette section mettent donc en \u00e9vidence que chez un enfant bilingue simultan\u00e9, les langues ne se d\u00e9veloppent ni de mani\u00e8re fusionn\u00e9e ni de mani\u00e8re totalement compartiment\u00e9e. Si elles sont en fait bien s\u00e9par\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9part, elles sont en connexion et en interaction. C'est ce que montrent les ph\u00e9nom\u00e8nes d'influence inter-langues.\r\n\r\nPour conclure plus sp\u00e9cifiquement sur le concept d'interd\u00e9pendance entre les langues, c'est-\u00e0-dire le fait que l'influence entre les langues n'est pas qu'uni-directionnelle mais peut \u00eatre bidirectionnelle, il est int\u00e9ressant de consid\u00e9rer comme le fait Cummins (2000) que l'interd\u00e9pendance puisse \u00eatre un facilitateur consid\u00e9rable dans le d\u00e9veloppement langagier bilingue et explique pourquoi avec moins d\u2019exposition langagi\u00e8re qu'un monolingue dans chacune des langues, l'enfant bilingue peut acqu\u00e9rir ses deux langues dans le m\u00eame laps de temps sans d\u00e9calage substantiel.","rendered":"<p>Comment l&rsquo;enfant se repr\u00e9sente-t-il les langues au d\u00e9part ? Sait-il que ce sont des langues diff\u00e9rentes ? Ces questions passionnent et ont longtemps divis\u00e9 les chercheurs. Depuis le d\u00e9but du XX<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cle, trois hypoth\u00e8ses majeures ont \u00e9t\u00e9 \u00e9mises sur la mani\u00e8re dont l&rsquo;enfant se repr\u00e9sente les syst\u00e8mes linguistiques auxquels il est expos\u00e9. Pr\u00e9cisons d&#8217;embl\u00e9e que poss\u00e9der deux syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s ne signifie pas que le jeune enfant puisse nommer les langues et les identifier comme L<sub>A<\/sub> et L<sub>B<\/sub>\u00a0; capacit\u00e9 qui se d\u00e9veloppera plus tardivement. Cela signifie simplement qu&rsquo;il peut isoler les unit\u00e9s propres \u00e0 chaque langue lors du traitement et de la production linguistique.<\/p>\n<p>Pour mieux comprendre ce qui suit, nous allons illustrer chacune de ces hypoth\u00e8ses en y associant les pr\u00e9dictions qu&rsquo;elles font sur la mani\u00e8re dont le jeune enfant utilisera ses langues dans son d\u00e9veloppement linguistique ainsi que la nature des repr\u00e9sentations qu&rsquo;elles pr\u00e9supposent. Nous reprendrons ensuite chacune de ces hypoth\u00e8ses, les donn\u00e9es qui les corroborent et celles qui les infirment pour finalement trancher sur la question qui nous occupe.<\/p>\n<p>M\u00eame si <strong>l&rsquo;hypoth\u00e8se du syst\u00e8me unique<\/strong> est de plus en plus remise en question aujourd&rsquo;hui, il est int\u00e9ressant de consid\u00e9rer les arguments en sa faveur afin de mieux comprendre ce qui suit.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<figure id=\"attachment_113\" aria-describedby=\"caption-attachment-113\" style=\"width: 1296px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><a href=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15.png\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-113 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15.png\" alt=\"\" width=\"1296\" height=\"852\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15.png 1296w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15-300x197.png 300w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15-1024x673.png 1024w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15-768x505.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15-65x43.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15-225x148.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/figure-15-350x230.png 350w\" sizes=\"(max-width: 1296px) 100vw, 1296px\" \/><\/a><figcaption id=\"caption-attachment-113\" class=\"wp-caption-text\">Figure 15\u00a0: La repr\u00e9sentation des langues chez l&rsquo;enfant\u00a0: hypoth\u00e8ses (1) du syst\u00e8me unique, (2) des syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s, et (3) des syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s interd\u00e9pendants.<\/figcaption><\/figure>\n<p>Les tenants de cette hypoth\u00e8se (cf. notamment Volterra &amp; Taeschner, 1978) se basent sur toute une s\u00e9rie d&rsquo;observations empiriques pour \u00e9tayer leurs propos\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>il n&rsquo;est pas rare d&rsquo;observer des m\u00e9langes de mots et de phrases des deux langues dans les productions de l&rsquo;enfant, et ce quel que soit le contexte linguistique ou le partenaire. Ces m\u00e9langes diminuant avec l&rsquo;\u00e2ge, il est logique de postuler un syst\u00e8me unique se diff\u00e9renciant progressivement avec le temps\u00a0;<\/li>\n<li>au d\u00e9but du d\u00e9veloppement, il est fr\u00e9quent que l&rsquo;enfant poss\u00e8de un mot dans une langue, mais pas son \u00e9quivalent dans l&rsquo;autre langue\u00a0;<\/li>\n<li>il n&rsquo;est pas rare que le jeune enfant utilise les r\u00e8gles grammaticales d&rsquo;une langue avec les mots de l&rsquo;autre langue ou m\u00e9lange les r\u00e8gles grammaticales des deux langues dans une m\u00eame interaction\u00a0;<\/li>\n<li>le co\u00fbt cognitif de la diff\u00e9renciation des deux langues \u00e9tant potentiellement tr\u00e8s important pour l&rsquo;enfant bilingue, on observe un ralentissement du d\u00e9veloppement du langage entre deux et trois ans au moment de la diff\u00e9renciation des syst\u00e8mes.<\/li>\n<\/ul>\n<p>Si ces arguments sont de bon sens, et le lecteur identifie sans doute certaines de ses propres r\u00e9flexions et observations, l&rsquo;analyse des productions langagi\u00e8res de l&rsquo;enfant et du contexte dans lequel elles surviennent permet de fournir d&rsquo;autres explications \u00e0 ces ph\u00e9nom\u00e8nes\u00a0; notamment par le principe de compl\u00e9mentarit\u00e9 des langues d\u00e9velopp\u00e9 par Grosjean et collaborateurs (2013, 2015) expos\u00e9 dans le Chapitre 1 de cet ouvrage.<\/p>\n<p>Par ailleurs, d&rsquo;autres ph\u00e9nom\u00e8nes pr\u00e9sents dans les productions langagi\u00e8res de l&rsquo;enfant plaident en faveur de l&rsquo;abandon de cette hypoth\u00e8se et autorisent \u00e0 se tourner vers l&rsquo;hypoth\u00e8se de syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s interd\u00e9pendants\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>les jeunes enfants \u00e9vitent de prononcer les mots difficiles d&rsquo;une langue, et ce m\u00eame s&rsquo;ils connaissent la paire de mots (par exemple\u00a0: dire &lsquo;couteau&rsquo; plut\u00f4t que &lsquo;knife&rsquo;, &lsquo;boy&rsquo; au lien de &lsquo;gar\u00e7on&rsquo;)\u00a0;<\/li>\n<li>\u00a0les enfants produisent souvent des n\u00e9ologismes qui sont le r\u00e9sultat de la combinaison de parties de mots venant de chaque langue (par exemple\u00a0: &lsquo;shot&rsquo; bas\u00e9 sur la fusion de &lsquo;chaud&rsquo; et &lsquo;hot&rsquo;)\u00a0;<\/li>\n<li>les enfants peuvent parfois produire spontan\u00e9ment une paire de mots lors d&rsquo;une interaction (par exemple\u00a0: &lsquo;papa \u2013 &lsquo;dady&rsquo; notons qu&rsquo;il peut s&rsquo;agir dans ce cas d&rsquo;une strat\u00e9gie communicationnelle visant \u00e0 attirer l&rsquo;attention de la personne nomm\u00e9e)\u00a0;<\/li>\n<li>et enfin, mais surtout, comme nous l&rsquo;avons vu dans la premi\u00e8re section de ce chapitre consacr\u00e9e au d\u00e9veloppement phonologique de l&rsquo;enfant bilingue\u2026 l&rsquo;enfant diff\u00e9rencie tr\u00e8s t\u00f4t les phon\u00e8mes de ses langues !<\/li>\n<\/ul>\n<p>L&rsquo;<strong>hypoth\u00e8se des syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s <\/strong>(on verra Genesee, 1989) se fonde notamment sur les \u00e9tudes et les recherches d\u00e9crites dans la section 3.1 de ce chapitre consacr\u00e9e \u00e0 la d\u00e9couverte des sons. Elle est \u00e9galement \u00e9tay\u00e9e par le fait que, tr\u00e8s rapidement, les jeunes enfants sont capables de choisir une langue pour interagir avec un interlocuteur donn\u00e9 en utilisant une morphologie et une syntaxe de base correcte. Il est clair que ces justifications n&rsquo;expliquent pas certains ph\u00e9nom\u00e8nes, dont le mixage des langues d\u00e9crit ci-dessus.<\/p>\n<p>Si l&rsquo;hypoth\u00e8se du syst\u00e8me unique ne tient pas la route et si celle des syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s, bien qu&rsquo;intuitivement correcte, peut \u00eatre infirm\u00e9e par certaines observations, il est alors int\u00e9ressant de se tourner vers la troisi\u00e8me hypoth\u00e8se\u00a0: celle des <strong>syst\u00e8mes s\u00e9par\u00e9s interd\u00e9pendants<\/strong> (on verra notamment Yip &amp; Matthews, 2007\u00a0; Paradis &amp; Genesee, 1996\u00a0; D\u00f6pke, 2000). Cette hypoth\u00e8se est justifi\u00e9e par le fait qu&rsquo;il est fr\u00e9quent que les deux langues se d\u00e9veloppent \u00e0 des vitesses diff\u00e9rentes chez l&rsquo;enfant (voir Chapitre 1 la section sur le bilinguisme non-\u00e9quilibr\u00e9). Dans ces conditions, la langue dominante peut influencer l&rsquo;autre en acc\u00e9l\u00e9rant ou en retardant le d\u00e9veloppement de certaines structures. Il se peut \u00e9galement que les deux langues s&rsquo;influencent mutuellement, et ce notamment lorsqu&rsquo;il y a un chevauchement r\u00e9el ou per\u00e7u entre les deux langues (Hulk &amp; M\u00fcller, 2000). Dans ce cas, on parle d&rsquo;influences inter-langues ou <em>cross-linguistiques<\/em> englobant \u00e0 la fois les transferts entre les langues et les interf\u00e9rences.<\/p>\n<p>L&rsquo;interd\u00e9pendance des syst\u00e8mes linguistiques se manifeste par\u00a0:<\/p>\n<ul>\n<li>le <strong>transfert<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;incorporation d&rsquo;une propri\u00e9t\u00e9 grammaticale d&rsquo;une langue vers l&rsquo;autre. On peut observer ce ph\u00e9nom\u00e8ne lorsqu&rsquo;il y a un chevauchement entre les structures des deux langues. C&rsquo;est notamment le cas dans le positionnement de l&rsquo;adjectif qualificatif par rapport au nom en anglais et en fran\u00e7ais. Le chevauchement entre l&rsquo;unique option de l&rsquo;anglais et la seconde option du fran\u00e7ais remplit les conditions pour un transfert. Selon Nicoladis (2006), on peut s&rsquo;attendre \u00e0 une influence de l&rsquo;anglais sur le fran\u00e7ais concr\u00e9tis\u00e9e par un placement pr\u00e9f\u00e9rentiel de l&rsquo;adjectif en position pr\u00e9-nominale en fran\u00e7ais. Tendance qui dispara\u00eetrait avec la pratique de la langue\u00a0;<\/li>\n<\/ul>\n<figure id=\"attachment_598\" aria-describedby=\"caption-attachment-598\" style=\"width: 1250px\" class=\"wp-caption aligncenter\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"wp-image-598 size-full\" src=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1.png\" alt=\"\" width=\"1250\" height=\"488\" srcset=\"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1.png 1250w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1-300x117.png 300w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1-1024x400.png 1024w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1-768x300.png 768w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1-65x25.png 65w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1-225x88.png 225w, https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-content\/uploads\/sites\/16\/2022\/06\/tab8-1-350x137.png 350w\" sizes=\"(max-width: 1250px) 100vw, 1250px\" \/><figcaption id=\"caption-attachment-598\" class=\"wp-caption-text\">Tableau 8\u00a0: Positionnement de l\u2019adjectif qualificatif par rapport au nom auquel il se rapporte en fran\u00e7ais et en anglais.<\/figcaption><\/figure>\n<ul>\n<li>l&rsquo;<strong>acc\u00e9l\u00e9ration<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;acquisition d&rsquo;une propri\u00e9t\u00e9 grammaticale plus t\u00f4t qu&rsquo;attendu en raison de l&rsquo;influence positive d&rsquo;une langue sur l&rsquo;autre. Ce ph\u00e9nom\u00e8ne a notamment \u00e9t\u00e9 observ\u00e9 par Tanja Kupisch (2007) dans l&rsquo;utilisation des d\u00e9terminants chez des enfants bilingues &lsquo;italien-allemand&rsquo;. Elle constate que les enfants bilingues acqui\u00e8rent plus rapidement la notion de d\u00e9terminant en allemand que ne le font les enfants monolingues. Son explication est bas\u00e9e sur la complexit\u00e9 du syst\u00e8me des d\u00e9terminants allemands fondamentalement plus complexe que celui de l&rsquo;italien. En effet, non seulement le syst\u00e8me allemand compte davantage de d\u00e9terminants que le syst\u00e8me italien, mais il encode \u00e9galement de plus nombreux traits de telle mani\u00e8re que l&rsquo;association &lsquo;forme-fond&rsquo; est plus opaque. Les enfants monolingues &lsquo;allemand&rsquo;, d&rsquo;ailleurs, ma\u00eetrisent plus tardivement le syst\u00e8me de d\u00e9terminants que les enfants monolingues &lsquo;italien&rsquo;. Kupisch explique la rapidit\u00e9 avec laquelle les enfants bilingues &lsquo;italien-allemand&rsquo; ma\u00eetrisent le syst\u00e8me allemand par la pr\u00e9sence d&rsquo;un syst\u00e8me plus simple, l&rsquo;italien, dans lequel les d\u00e9terminants sont d\u00e9j\u00e0 en place. Ce syst\u00e8me jouerait un r\u00f4le facilitateur sur l&rsquo;acquisition du syst\u00e8me plus complexe de l&rsquo;allemand. Elle pr\u00e9cise cependant que ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne peut \u00eatre observ\u00e9 que dans un bilinguisme non-\u00e9quilibr\u00e9 et uniquement lorsque la langue dominante est une langue facilitatrice. En d&rsquo;autres termes, dans un bilinguisme &lsquo;allemand-italien&rsquo; (allemand, langue dominante), ce ph\u00e9nom\u00e8ne ne serait pas observ\u00e9 et les enfants bilingues acquerraient le syst\u00e8me des d\u00e9terminants allemands au m\u00eame \u00e2ge que des enfants monolingues &lsquo;allemand&rsquo;\u00a0;<\/li>\n<li>le <strong>retard ou la sur-acceptation de structures agrammaticales<\/strong>, c&rsquo;est-\u00e0-dire l&rsquo;acquisition d&rsquo;une propri\u00e9t\u00e9 grammaticale plus tard qu&rsquo;attendu en raison de l&rsquo;interf\u00e9rence d&rsquo;une langue sur l&rsquo;autre. On peut observer une manifestation de ce ph\u00e9nom\u00e8ne dans la sur-acceptation de certaines structures fausses dans une langue, mais correctes dans l&rsquo;autre et donc par la production erron\u00e9e de celles-ci dans une des deux langues. Serratrice et collaborateurs (2009) se sont int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 ce ph\u00e9nom\u00e8ne en \u00e9tudiant l&rsquo;acceptabilit\u00e9 des marques du pluriel dans des contextes g\u00e9n\u00e9riques et sp\u00e9cifiques chez des enfants bilingues &lsquo;anglais-italien&rsquo;. Concr\u00e8tement, les enfants devaient juger de l&rsquo;acceptabilit\u00e9 de phrases telles que &lsquo;In general sharks are dangerous&rsquo; et &lsquo;In genere squali sono pericolosi&rsquo;. La phrase en italien est rejet\u00e9e par les enfants monolingues &lsquo;italien&rsquo;\u00a0; l&rsquo;expression correcte dans cette langue \u00e9tant &lsquo;Squalo \u00e8 pericoloso&rsquo; qui utilise une forme g\u00e9n\u00e9rique. L&rsquo;italien utilise donc une forme singuli\u00e8re du type &lsquo;Le requin est dangereux&rsquo; (sous-entendant que l&rsquo;esp\u00e8ce animale des requins est dangereuse) alors que l&rsquo;anglais utilise une forme plurielle &lsquo;Les requins sont dangereux&rsquo; qui signifie exactement la m\u00eame chose mais met l&rsquo;accent sur les animaux plut\u00f4t que sur l&rsquo;esp\u00e8ce. Les enfants bilingues &lsquo;anglais-italien&rsquo;, influenc\u00e9s par la forme plurielle anglaise, ont tendance \u00e0 accepter la forme plurielle agrammaticale en italien. En revanche, l&rsquo;espagnol \u00e9tant plus proche de l&rsquo;italien, les enfants bilingues &lsquo;espagnol-italien&rsquo; rejettent la formulation plurielle.<\/li>\n<\/ul>\n<p>M\u00eame si les recherches actuelles mettent clairement en \u00e9vidence le ph\u00e9nom\u00e8ne d&rsquo;influence inter-langues, il reste des questions en suspens comme notamment celle de pouvoir expliquer pourquoi il n&rsquo;est pas observable chez tous les enfants (Gathercole &amp; Hoff, 2007) ou de savoir si les influences inter-langues sont temporaires ou d\u00e9finitives. En fait, il semblerait que certaines disparaissent plus vite que d&rsquo;autres et que certaines soient permanentes. Par exemple, le ph\u00e9nom\u00e8ne de sur-acceptation de pluriels agrammaticaux d\u00e9crit par Serratrice et collaborateurs (2009) peut \u00eatre observ\u00e9 jusqu&rsquo;\u00e0 dix ans alors que d&rsquo;autres ph\u00e9nom\u00e8nes comme la production de phrases transitives sans objet<a class=\"footnote\" title=\"En cantonais, si l'objet est connu de l'interlocuteur, il n'est pas n\u00e9cessaire de le mentionner explicitement apr\u00e8s un verbe transitif. D\u00e8s lors, l\u00e0 o\u00f9 nous dirions &quot;ne casse pas la tasse&quot; ou &quot;je ne veux pas de g\u00e2teau&quot;, le cantonnais pourrait se passer de 'tasse' ou de 'g\u00e2teau' pour autant que l'interlocuteur sache au pr\u00e9alable de quoi on parle. En anglais et en fran\u00e7ais, l'usage grammatical veut qu'on fasse suivre un verbe transitif par un objet clairement mentionn\u00e9.\" id=\"return-footnote-200-1\" href=\"#footnote-200-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a> chez les enfants bilingues &lsquo;cantonais-anglais&rsquo; dispara\u00eet vers 3 \u00bd ans (Yip &amp; Matthews, 2007).<\/p>\n<p>Les diff\u00e9rentes \u00e9tudes que nous avons d\u00e9crites dans cette section mettent donc en \u00e9vidence que chez un enfant bilingue simultan\u00e9, les langues ne se d\u00e9veloppent ni de mani\u00e8re fusionn\u00e9e ni de mani\u00e8re totalement compartiment\u00e9e. Si elles sont en fait bien s\u00e9par\u00e9es d\u00e8s le d\u00e9part, elles sont en connexion et en interaction. C&rsquo;est ce que montrent les ph\u00e9nom\u00e8nes d&rsquo;influence inter-langues.<\/p>\n<p>Pour conclure plus sp\u00e9cifiquement sur le concept d&rsquo;interd\u00e9pendance entre les langues, c&rsquo;est-\u00e0-dire le fait que l&rsquo;influence entre les langues n&rsquo;est pas qu&rsquo;uni-directionnelle mais peut \u00eatre bidirectionnelle, il est int\u00e9ressant de consid\u00e9rer comme le fait Cummins (2000) que l&rsquo;interd\u00e9pendance puisse \u00eatre un facilitateur consid\u00e9rable dans le d\u00e9veloppement langagier bilingue et explique pourquoi avec moins d\u2019exposition langagi\u00e8re qu&rsquo;un monolingue dans chacune des langues, l&rsquo;enfant bilingue peut acqu\u00e9rir ses deux langues dans le m\u00eame laps de temps sans d\u00e9calage substantiel.<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-200-1\">En cantonais, si l'objet est connu de l'interlocuteur, il n'est pas n\u00e9cessaire de le mentionner explicitement apr\u00e8s un verbe transitif. D\u00e8s lors, l\u00e0 o\u00f9 nous dirions \"ne casse pas la tasse\" ou \"je ne veux pas de g\u00e2teau\", le cantonnais pourrait se passer de 'tasse' ou de 'g\u00e2teau' pour autant que l'interlocuteur sache au pr\u00e9alable de quoi on parle. En anglais et en fran\u00e7ais, l'usage grammatical veut qu'on fasse suivre un verbe transitif par un objet clairement mentionn\u00e9. <a href=\"#return-footnote-200-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":12,"menu_order":4,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-200","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":168,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/200"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/users\/12"}],"version-history":[{"count":30,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/200\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":748,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/200\/revisions\/748"}],"part":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/168"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/200\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=200"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=200"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=200"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/bilinguisme\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=200"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}