{"id":114,"date":"2020-09-01T14:17:10","date_gmt":"2020-09-01T14:17:10","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/?post_type=chapter&#038;p=114"},"modified":"2020-11-13T11:01:34","modified_gmt":"2020-11-13T11:01:34","slug":"12a-la-terrasse-interieure","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/chapter\/12a-la-terrasse-interieure\/","title":{"raw":"12a. La terrasse int\u00e9rieure","rendered":"12a. La terrasse int\u00e9rieure"},"content":{"raw":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Entre nos achats, nous aimons tous nous poser un instant et parfois prendre un verre. Histoire de nous offrir une respiration avant de partir \u00e0 l\u2019assaut d\u2019autres boutiques. Bien s\u00fbr, le temps manque, il y a encore des courses \u00e0 faire. Le mieux est de s\u2019attabler \u00e0 la terrasse la plus proche. Fort judicieusement, elle est l\u00e0, tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9, dans l\u2019all\u00e9e centrale du centre commercial.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Vous me connaissez d\u00e9j\u00e0 un peu, je ne fr\u00e9quente pas beaucoup ces lieux. Les cha\u00eenes internationales, les espaces clos, les lumi\u00e8res artificielles, l\u2019air conditionn\u00e9, la cohue du d\u00e9but des soldes\u2026 ont l\u2019art de me faire fuir. Manifestement d\u2019autres sont plus dociles, voire enthousiastes. Ici on peut rassembler tous ses achats sans m\u00eame devoir affronter les conditions climatiques.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Je sors du parking sous-terrain et me voil\u00e0 dans la galerie. Elle ressemble un peu \u00e0 un a\u00e9roport. Elle ressemble surtout \u00e0 tant d\u2019autres galeries commerciales \u2013 les m\u00eames marques, les m\u00eames vitrines, la m\u00eame atmosph\u00e8re. Aucun d\u00e9paysement possible. Non, je suis malhonn\u00eate, cette galerie-ci a l\u2019allure sinueuse d\u2019un serpent g\u00e9ant que l\u2019on arpenterait de l\u2019int\u00e9rieur. Il y a m\u00eame une toiture vitr\u00e9e, par laquelle la lumi\u00e8re du jour entre et se m\u00e9lange \u00e0 celle des spots. Bref, c\u2019est une r\u00e9alisation r\u00e9cente, en rupture avec les galeries commer\u00e7antes aux couloirs rectilignes et aux plafonds bas. L\u2019architecture contemporaine a retrouv\u00e9 les courbes.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Voici donc la terrasse. Un ensemble de tables stratifi\u00e9es et de chaises en plastique au milieu-m\u00eame du d\u00e9ambulatoire. Le sol est bien s\u00fbr parfaitement plat, l\u2019\u00e9clairage uniforme, la chaleur constante, le fond musical d\u00e9contract\u00e9. Le confort est sommaire mais garanti. Je peux reposer mes jambes et jouir d\u2019un certain r\u00e9pit entre mes d\u00e9penses.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">J\u2019en profite pour analyser les lieux. Curieux paysage \u2013 un ext\u00e9rieur int\u00e9rieur, un dehors en dedans.\u00a0 Une version aboutie des passages parisiens, \u00e0 la fois \u00ab\u00a0maison et rue \u00bb \u2013 selon les mots de Walter Benjamin[footnote]BENJAMIN, Walter, \u00ab Paris, capitale du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, dans <i>\u0152uvres<\/i>, tome III, Gallimard, 2000, p. 60.[\/footnote]. L\u2019espace pourrait donner la sensation d\u2019\u00eatre ouvert. Le volume et la profondeur de la galerie rendent ses limites inapparentes et la verri\u00e8re donne sur le ciel. Ce n\u2019est bien s\u00fbr qu\u2019une illusion\u00a0: ce paysage est sans horizon, s\u00e9par\u00e9 du ciel et de la terre. L\u2019air y est captif. Un semblant de dehors, un simili-ext\u00e9rieur.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Pourquoi donc g\u00e9n\u00e9rer des lieux aussi paradoxaux\u00a0? Les architectes auraient pu tout aussi bien concevoir de\u00a0vraies terrasses en ext\u00e9rieur, tout en veillant \u00e0 prot\u00e9ger les clients des intemp\u00e9ries et \u00e0 les maintenir tout proches des commerces. Sans doute fallait-il pr\u00e9server la bulle, la garder repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, comme si le lieu devait s\u2019enrouler sur lui-m\u00eame.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Un monde sans dehors. Quand nous en sortons, nous y restons encore. Comme dans ces salles de labyrinthe imagin\u00e9es par Borges, dont les issues ne donnent que sur\u2026 le labyrinthe. Comme avec l\u2019anneau de Moebius, o\u00f9 le recto conduit au verso, qui reconduit lui-m\u00eame au recto. Ici, l\u2019ext\u00e9rieur est encore \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, sans susciter n\u00e9anmoins un sentiment de claustrophobie. Ce pseudo-ext\u00e9rieur offre une pseudo-respiration, suffisante pour rester en apn\u00e9e dans cet univers commercial.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Surtout dissuader le client de sortir, d\u2019aller voir ailleurs. Tout est ici ; il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 chercher autre part\u2026 si ce n\u2019est le tout autre. Cette galerie commer\u00e7ante mat\u00e9rialise \u00e0 merveille la \u00ab sph\u00e8re \u00bb repli\u00e9e sur soi de notre \u00e9conomie globalis\u00e9e. \u00ab L\u2019espace int\u00e9rieur du monde du capital n\u2019est ni une agora, ni une foire \u00e0 ciel ouvert, mais une serre qui attire vers l\u2019int\u00e9rieur tout ce qui se situait jadis \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur.[footnote]SLOTERDIJK, Peter, <i>Le palais de cristal<\/i>, Fayard, 2006.[\/footnote] \u00bb<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">La capture est bien s\u00fbr plus imaginaire qu\u2019effective, il suffit de trouver la vraie sortie. Mais si l\u2019imaginaire a bien op\u00e9r\u00e9 son envo\u00fbtement, l\u2019ext\u00e9rieur reconduit au m\u00eame int\u00e9rieur, \u00e0 un autre centre commercial, un peu diff\u00e9rent mais au fond identique. Cet imaginaire se doit d\u2019assimiler ou d\u2019abolir tout r\u00e9el qui lui est ext\u00e9rieur.<\/p>","rendered":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Entre nos achats, nous aimons tous nous poser un instant et parfois prendre un verre. Histoire de nous offrir une respiration avant de partir \u00e0 l\u2019assaut d\u2019autres boutiques. Bien s\u00fbr, le temps manque, il y a encore des courses \u00e0 faire. Le mieux est de s\u2019attabler \u00e0 la terrasse la plus proche. Fort judicieusement, elle est l\u00e0, tout \u00e0 c\u00f4t\u00e9, dans l\u2019all\u00e9e centrale du centre commercial.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Vous me connaissez d\u00e9j\u00e0 un peu, je ne fr\u00e9quente pas beaucoup ces lieux. Les cha\u00eenes internationales, les espaces clos, les lumi\u00e8res artificielles, l\u2019air conditionn\u00e9, la cohue du d\u00e9but des soldes\u2026 ont l\u2019art de me faire fuir. Manifestement d\u2019autres sont plus dociles, voire enthousiastes. Ici on peut rassembler tous ses achats sans m\u00eame devoir affronter les conditions climatiques.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Je sors du parking sous-terrain et me voil\u00e0 dans la galerie. Elle ressemble un peu \u00e0 un a\u00e9roport. Elle ressemble surtout \u00e0 tant d\u2019autres galeries commerciales \u2013 les m\u00eames marques, les m\u00eames vitrines, la m\u00eame atmosph\u00e8re. Aucun d\u00e9paysement possible. Non, je suis malhonn\u00eate, cette galerie-ci a l\u2019allure sinueuse d\u2019un serpent g\u00e9ant que l\u2019on arpenterait de l\u2019int\u00e9rieur. Il y a m\u00eame une toiture vitr\u00e9e, par laquelle la lumi\u00e8re du jour entre et se m\u00e9lange \u00e0 celle des spots. Bref, c\u2019est une r\u00e9alisation r\u00e9cente, en rupture avec les galeries commer\u00e7antes aux couloirs rectilignes et aux plafonds bas. L\u2019architecture contemporaine a retrouv\u00e9 les courbes.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Voici donc la terrasse. Un ensemble de tables stratifi\u00e9es et de chaises en plastique au milieu-m\u00eame du d\u00e9ambulatoire. Le sol est bien s\u00fbr parfaitement plat, l\u2019\u00e9clairage uniforme, la chaleur constante, le fond musical d\u00e9contract\u00e9. Le confort est sommaire mais garanti. Je peux reposer mes jambes et jouir d\u2019un certain r\u00e9pit entre mes d\u00e9penses.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">J\u2019en profite pour analyser les lieux. Curieux paysage \u2013 un ext\u00e9rieur int\u00e9rieur, un dehors en dedans.\u00a0 Une version aboutie des passages parisiens, \u00e0 la fois \u00ab\u00a0maison et rue \u00bb \u2013 selon les mots de Walter Benjamin<a class=\"footnote\" title=\"BENJAMIN, Walter, \u00ab Paris, capitale du XIXe si\u00e8cle\u00a0\u00bb, dans \u0152uvres, tome III, Gallimard, 2000, p. 60.\" id=\"return-footnote-114-1\" href=\"#footnote-114-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a>. L\u2019espace pourrait donner la sensation d\u2019\u00eatre ouvert. Le volume et la profondeur de la galerie rendent ses limites inapparentes et la verri\u00e8re donne sur le ciel. Ce n\u2019est bien s\u00fbr qu\u2019une illusion\u00a0: ce paysage est sans horizon, s\u00e9par\u00e9 du ciel et de la terre. L\u2019air y est captif. Un semblant de dehors, un simili-ext\u00e9rieur.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Pourquoi donc g\u00e9n\u00e9rer des lieux aussi paradoxaux\u00a0? Les architectes auraient pu tout aussi bien concevoir de\u00a0vraies terrasses en ext\u00e9rieur, tout en veillant \u00e0 prot\u00e9ger les clients des intemp\u00e9ries et \u00e0 les maintenir tout proches des commerces. Sans doute fallait-il pr\u00e9server la bulle, la garder repli\u00e9e sur elle-m\u00eame, comme si le lieu devait s\u2019enrouler sur lui-m\u00eame.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Un monde sans dehors. Quand nous en sortons, nous y restons encore. Comme dans ces salles de labyrinthe imagin\u00e9es par Borges, dont les issues ne donnent que sur\u2026 le labyrinthe. Comme avec l\u2019anneau de Moebius, o\u00f9 le recto conduit au verso, qui reconduit lui-m\u00eame au recto. Ici, l\u2019ext\u00e9rieur est encore \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, sans susciter n\u00e9anmoins un sentiment de claustrophobie. Ce pseudo-ext\u00e9rieur offre une pseudo-respiration, suffisante pour rester en apn\u00e9e dans cet univers commercial.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Surtout dissuader le client de sortir, d\u2019aller voir ailleurs. Tout est ici ; il n\u2019y a rien d\u2019autre \u00e0 chercher autre part\u2026 si ce n\u2019est le tout autre. Cette galerie commer\u00e7ante mat\u00e9rialise \u00e0 merveille la \u00ab sph\u00e8re \u00bb repli\u00e9e sur soi de notre \u00e9conomie globalis\u00e9e. \u00ab L\u2019espace int\u00e9rieur du monde du capital n\u2019est ni une agora, ni une foire \u00e0 ciel ouvert, mais une serre qui attire vers l\u2019int\u00e9rieur tout ce qui se situait jadis \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur.<a class=\"footnote\" title=\"SLOTERDIJK, Peter, Le palais de cristal, Fayard, 2006.\" id=\"return-footnote-114-2\" href=\"#footnote-114-2\" aria-label=\"Footnote 2\"><sup class=\"footnote\">[2]<\/sup><\/a> \u00bb<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">La capture est bien s\u00fbr plus imaginaire qu\u2019effective, il suffit de trouver la vraie sortie. Mais si l\u2019imaginaire a bien op\u00e9r\u00e9 son envo\u00fbtement, l\u2019ext\u00e9rieur reconduit au m\u00eame int\u00e9rieur, \u00e0 un autre centre commercial, un peu diff\u00e9rent mais au fond identique. Cet imaginaire se doit d\u2019assimiler ou d\u2019abolir tout r\u00e9el qui lui est ext\u00e9rieur.<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-114-1\">BENJAMIN, Walter, \u00ab Paris, capitale du XIX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle\u00a0\u00bb, dans <i>\u0152uvres<\/i>, tome III, Gallimard, 2000, p. 60. <a href=\"#return-footnote-114-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-114-2\">SLOTERDIJK, Peter, <i>Le palais de cristal<\/i>, Fayard, 2006. <a href=\"#return-footnote-114-2\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 2\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":1,"menu_order":12,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-114","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":34,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/114"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/114\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":358,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/114\/revisions\/358"}],"part":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/34"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/114\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=114"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=114"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=114"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=114"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}