{"id":138,"date":"2020-09-01T14:38:06","date_gmt":"2020-09-01T14:38:06","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/?post_type=chapter&#038;p=138"},"modified":"2020-11-09T11:27:35","modified_gmt":"2020-11-09T11:27:35","slug":"13b-une-haie-rempart","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/chapter\/13b-une-haie-rempart\/","title":{"raw":"13b. Une haie rempart","rendered":"13b. Une haie rempart"},"content":{"raw":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Certains jardins sont un po\u00e8me, d\u2019autres une com\u00e9die grotesque, caricaturale au point d\u2019en \u00eatre risible. Ils ne donnent gu\u00e8re envie d\u2019entrer dans la t\u00eate de ceux qui les ont am\u00e9nag\u00e9s et y demeurent. M\u00eame si, on l\u2019imagine, eux s\u2019y complaisent.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Au hasard de mes randonn\u00e9es, je croise r\u00e9guli\u00e8rement ces panonceaux qui me laissent toujours un peu r\u00eaveur : \u00ab Je monte la garde. \u00bb Cette fois-ci, je n\u2019en comprends vraiment pas l\u2019utilit\u00e9 tant tout le contexte est explicite. Un pavillon cubique, des ann\u00e9es septante ou quatre-vingt, entour\u00e9 d\u2019une haie rectangulaire de thuyas, bien dense, bien \u00e9paisse, bien opaque, bien haute. Elle est elle-m\u00eame ceintur\u00e9e d\u2019un grillage aussi haut qu\u2019elle, qui la double. Entre les deux, la terre est nue, racl\u00e9e par les allers et venues constantes de deux dobermans, bondissants et hurlants. Fallait-il vraiment signaler qu\u2019ils montent la garde ?<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Pour compl\u00e9ter le tableau, il ne manque ni la grille m\u00e9tallique qui s\u2019ouvre avec une t\u00e9l\u00e9commande, \u00e0 laquelle est accol\u00e9e une ampoule qui clignote au moment de l\u2019ouverture et de la fermeture, ni la cam\u00e9ra de surveillance, pour le cas o\u00f9 les chiens n\u2019auraient pas rempli leur r\u00f4le. Deux pr\u00e9cautions valent mieux qu\u2019une, et vingt que dix.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Derri\u00e8re la grille, je devine le chemin, bien net, qui m\u00e8ne en ligne droite jusqu\u2019\u00e0 la porte, la pelouse bien tondue et l\u2019absence de toute fleur, comme de tout autre v\u00e9g\u00e9tal que du gazon. Par contre, personne ne s\u2019attarde dans ce jardin, tant il doit \u00eatre oppressant. Le propri\u00e9taire a d\u2019autres chats \u00e0 fouetter\u2026<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">On dit souvent que les chiens ressemblent \u00e0 leur ma\u00eetre. Que dire des jardins\u00a0? Celui-ci est embl\u00e9matique. Ne voyant pas le ma\u00eetre des lieux, je ne peux que l\u2019imaginer. Un homme, d\u2019un certain \u00e2ge, aigri et grin\u00e7ant, en guerre avec le monde entier, et pour qui le mot r\u00e9actionnaire serait presque doux. J\u2019aimerais me tromper, mais son jardin est tellement explicite\u2026<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">O\u00f9 est la limite entre soi et le monde ? Entre soi et les autres ? \u00c0 la surface de la peau ? Aux murs de la maison ? \u00c0 la haie du jardin ? Au bout de la rue ? \u00c0 la fronti\u00e8re du pays ?\u2026 Toutes ces lignes sont r\u00e9v\u00e9latrices d\u2019une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent au monde et de l\u2019accueillir, ou de s\u2019en prot\u00e9ger. Tous, nous les esquissons, consciemment ou inconsciemment, seuls ou collectivement. Elles prennent \u00e0 chaque fois une autre forme, g\u00e9n\u00e8rent un autre espace, manifestent un autre imaginaire.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Cet imaginaire-ci est effrayant. Il ne voit le monde qu\u2019hostile, en l\u2019autre qu\u2019une menace. Est-il lucide\u00a0? Il est surtout mortif\u00e8re et engendre l\u2019hydre dont il entend se prot\u00e9ger. Cet imaginaire est d\u2019autant plus terrifiant qu\u2019il ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 un jardin ou \u00e0 un individu, mais se r\u00e9p\u00e8te au cours de l\u2019histoire et au c\u0153ur de nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Un monde fait de s\u00e9parations, de cl\u00f4tures, de remparts et de fronti\u00e8res herm\u00e9tiquement ferm\u00e9es. Un beau programme politique\u00a0! Celui qui y adh\u00e8re, le d\u00e9fend ou le promeut a-t-il conscience qu\u2019il se met lui-m\u00eame en prison, o\u00f9 il ne pourra qu\u2019\u00e9touffer dans sa propre haine ? Le monde qu\u2019il produit s\u2019\u00e9trangle tout seul. Comment pourrions-nous vivre sinon dans la respiration entre soi et les autres\u00a0? Les exclure en fait n\u00e9cessairement des ennemis.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Si une haie, par d\u00e9finition, est aussi une s\u00e9paration, celle qui n\u2019est que cela n\u2019est plus une haie. Univoque, elle se nie. Une v\u00e9ritable haie tout \u00e0 la fois s\u00e9pare et r\u00e9unit. Elle vit de ses trou\u00e9es, qui font vivre le jardin.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Cette r\u00e9flexion est certainement outranci\u00e8re. Elle extrapole, en devinant dans un simple alignement de thuyas tout un univers mental et un projet de soci\u00e9t\u00e9. Ce ne sont l\u00e0 que quelques buissons, quelques fils de fer et deux chiens. \u00c0 voir. Mais le propos est surtout d\u00e9risoire parce qu\u2019il n\u2019arrivera jamais \u00e0 convaincre celui qui a plant\u00e9 ces buissons. Sa haie se veut bel et bien un rempart\u00a0; les autres sont bel et bien des ennemis. Son imaginaire colle \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9, sans faille.<\/p>","rendered":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Certains jardins sont un po\u00e8me, d\u2019autres une com\u00e9die grotesque, caricaturale au point d\u2019en \u00eatre risible. Ils ne donnent gu\u00e8re envie d\u2019entrer dans la t\u00eate de ceux qui les ont am\u00e9nag\u00e9s et y demeurent. M\u00eame si, on l\u2019imagine, eux s\u2019y complaisent.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Au hasard de mes randonn\u00e9es, je croise r\u00e9guli\u00e8rement ces panonceaux qui me laissent toujours un peu r\u00eaveur : \u00ab Je monte la garde. \u00bb Cette fois-ci, je n\u2019en comprends vraiment pas l\u2019utilit\u00e9 tant tout le contexte est explicite. Un pavillon cubique, des ann\u00e9es septante ou quatre-vingt, entour\u00e9 d\u2019une haie rectangulaire de thuyas, bien dense, bien \u00e9paisse, bien opaque, bien haute. Elle est elle-m\u00eame ceintur\u00e9e d\u2019un grillage aussi haut qu\u2019elle, qui la double. Entre les deux, la terre est nue, racl\u00e9e par les allers et venues constantes de deux dobermans, bondissants et hurlants. Fallait-il vraiment signaler qu\u2019ils montent la garde ?<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Pour compl\u00e9ter le tableau, il ne manque ni la grille m\u00e9tallique qui s\u2019ouvre avec une t\u00e9l\u00e9commande, \u00e0 laquelle est accol\u00e9e une ampoule qui clignote au moment de l\u2019ouverture et de la fermeture, ni la cam\u00e9ra de surveillance, pour le cas o\u00f9 les chiens n\u2019auraient pas rempli leur r\u00f4le. Deux pr\u00e9cautions valent mieux qu\u2019une, et vingt que dix.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Derri\u00e8re la grille, je devine le chemin, bien net, qui m\u00e8ne en ligne droite jusqu\u2019\u00e0 la porte, la pelouse bien tondue et l\u2019absence de toute fleur, comme de tout autre v\u00e9g\u00e9tal que du gazon. Par contre, personne ne s\u2019attarde dans ce jardin, tant il doit \u00eatre oppressant. Le propri\u00e9taire a d\u2019autres chats \u00e0 fouetter\u2026<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">On dit souvent que les chiens ressemblent \u00e0 leur ma\u00eetre. Que dire des jardins\u00a0? Celui-ci est embl\u00e9matique. Ne voyant pas le ma\u00eetre des lieux, je ne peux que l\u2019imaginer. Un homme, d\u2019un certain \u00e2ge, aigri et grin\u00e7ant, en guerre avec le monde entier, et pour qui le mot r\u00e9actionnaire serait presque doux. J\u2019aimerais me tromper, mais son jardin est tellement explicite\u2026<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">O\u00f9 est la limite entre soi et le monde ? Entre soi et les autres ? \u00c0 la surface de la peau ? Aux murs de la maison ? \u00c0 la haie du jardin ? Au bout de la rue ? \u00c0 la fronti\u00e8re du pays ?\u2026 Toutes ces lignes sont r\u00e9v\u00e9latrices d\u2019une mani\u00e8re d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent au monde et de l\u2019accueillir, ou de s\u2019en prot\u00e9ger. Tous, nous les esquissons, consciemment ou inconsciemment, seuls ou collectivement. Elles prennent \u00e0 chaque fois une autre forme, g\u00e9n\u00e8rent un autre espace, manifestent un autre imaginaire.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Cet imaginaire-ci est effrayant. Il ne voit le monde qu\u2019hostile, en l\u2019autre qu\u2019une menace. Est-il lucide\u00a0? Il est surtout mortif\u00e8re et engendre l\u2019hydre dont il entend se prot\u00e9ger. Cet imaginaire est d\u2019autant plus terrifiant qu\u2019il ne s\u2019arr\u00eate pas \u00e0 un jardin ou \u00e0 un individu, mais se r\u00e9p\u00e8te au cours de l\u2019histoire et au c\u0153ur de nos soci\u00e9t\u00e9s.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Un monde fait de s\u00e9parations, de cl\u00f4tures, de remparts et de fronti\u00e8res herm\u00e9tiquement ferm\u00e9es. Un beau programme politique\u00a0! Celui qui y adh\u00e8re, le d\u00e9fend ou le promeut a-t-il conscience qu\u2019il se met lui-m\u00eame en prison, o\u00f9 il ne pourra qu\u2019\u00e9touffer dans sa propre haine ? Le monde qu\u2019il produit s\u2019\u00e9trangle tout seul. Comment pourrions-nous vivre sinon dans la respiration entre soi et les autres\u00a0? Les exclure en fait n\u00e9cessairement des ennemis.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Si une haie, par d\u00e9finition, est aussi une s\u00e9paration, celle qui n\u2019est que cela n\u2019est plus une haie. Univoque, elle se nie. Une v\u00e9ritable haie tout \u00e0 la fois s\u00e9pare et r\u00e9unit. Elle vit de ses trou\u00e9es, qui font vivre le jardin.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Cette r\u00e9flexion est certainement outranci\u00e8re. Elle extrapole, en devinant dans un simple alignement de thuyas tout un univers mental et un projet de soci\u00e9t\u00e9. Ce ne sont l\u00e0 que quelques buissons, quelques fils de fer et deux chiens. \u00c0 voir. Mais le propos est surtout d\u00e9risoire parce qu\u2019il n\u2019arrivera jamais \u00e0 convaincre celui qui a plant\u00e9 ces buissons. Sa haie se veut bel et bien un rempart\u00a0; les autres sont bel et bien des ennemis. Son imaginaire colle \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9, sans faille.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"menu_order":3,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-138","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":36,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/138"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/138\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":321,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/138\/revisions\/321"}],"part":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/36"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/138\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=138"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=138"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=138"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=138"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}