{"id":63,"date":"2020-09-01T12:54:31","date_gmt":"2020-09-01T12:54:31","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/?post_type=chapter&#038;p=63"},"modified":"2020-12-01T14:30:53","modified_gmt":"2020-12-01T14:30:53","slug":"2b-la-cite-au-milieu-des-pres","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/chapter\/2b-la-cite-au-milieu-des-pres\/","title":{"raw":"2b. La cit\u00e9 au milieu des pr\u00e9s","rendered":"2b. La cit\u00e9 au milieu des pr\u00e9s"},"content":{"raw":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Les blessures sociales sont toujours purulentes et les logements sociaux, bien souvent de pi\u00e8tres pansements.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">\u00c0 deux-trois kilom\u00e8tres du bourg, en bordure du plateau agricole, me voici dans cette petite cit\u00e9. Quelques dizaines de pavillons \u2013 trois ou quatre fa\u00e7ades avec jardin \u2013 forment un lotissement. Derri\u00e8re eux, trois immeubles, d\u2019une dizaine d\u2019\u00e9tages, surgissent inopin\u00e9ment. Jaillissant de nulle part, que font-ils l\u00e0\u00a0? On ne peut les manquer. Ils cr\u00e8vent les yeux. On les voit \u00e0 des kilom\u00e8tres. Deux grands parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8des gris\u00e2tres tranchant sur l\u2019horizon, d\u2019une rigidit\u00e9 s\u00e9pulcrale dans ce contexte rural. Non seulement leur silhouette est incongrue, mais le grain de leur b\u00e9ton, froid et uniforme, heurte mon regard, qui s\u2019\u00e9crase sur lui. \u00c0 distance, des couleurs cens\u00e9es \u00e9gayer les murs s\u2019av\u00e8rent illusoires et virent au gris. Comble de disgr\u00e2ce, de grandes antennes paraboliques chapeautent ces blocs, elles aussi visibles de loin.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Non contents d\u2019avoir plant\u00e9 ces deux immeubles dans la campagne, les urbanistes ont eu l\u2019id\u00e9e de r\u00e9pandre du macadam tout autour : des parkings, une esplanade, un terrain de sport\u2026 Bien entendu, il reste quelques trous d\u2019o\u00f9 les plantations, courageusement, s\u2019efforcent d\u2019\u00e9merger bon gr\u00e9 mal gr\u00e9. Accoler du b\u00e9ton \u00e0 du b\u00e9ton, quelle intuition ! Ainsi les riverains ne saliront pas leurs chaussures en allant de leur voiture \u00e0 chez eux. Surtout auront-ils le sentiment de vivre dans une grande cit\u00e9 plut\u00f4t que dans ce \u00ab trou \u00bb campagnard.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">En m\u2019approchant, je ne peux que constater que tout est \u00e0 l\u2019avenant, parfaitement pr\u00e9visible\u00a0: des ch\u00e2ssis en mauvais aluminium qui vieillissent mal, des portes rudimentaires et malmen\u00e9es, des halls aseptis\u00e9s mais n\u00e9anmoins crasseux, des rang\u00e9es de bo\u00eetes aux lettres, dont les portes sont arrach\u00e9es\u2026<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">On aura beau dire que ce sont l\u00e0 des propositions r\u00e9volues, qu\u2019aujourd\u2019hui on ne ferait plus cela, que les techniques de construction ont \u00e9volu\u00e9, de m\u00eame que les mod\u00e8les d\u2019urbanisme, et que, bien s\u00fbr, on changerait tout si on en avait les moyens financiers\u2026 le fait est que ce lieu continue \u00e0 exister et \u00e0 \u00eatre occup\u00e9. M\u00eame s\u2019ils sont entretenus \u2013 de fa\u00e7on superficielle \u2013, les immeubles et leurs abords se d\u00e9gradent et sont habit\u00e9s tels quels. La pauvret\u00e9 doit accepter de se loger dans un pass\u00e9 d\u00e9glingu\u00e9. Et de cette d\u00e9glingue, on lui signifiera \u00e9videmment qu\u2019elle est responsable.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">L\u2019esprit de ce lieu est fait de violence, d\u2019une violence sociale conjointe \u00e0 la violence faite au lieu lui-m\u00eame. La cit\u00e9 au milieu des pr\u00e9s est une absurdit\u00e9. Comme si nous pouvions d\u00e9poser n\u2019importe quoi n\u2019importe o\u00f9. Un quartier sans pass\u00e9, surgi de rien, indiff\u00e9rent au contexte o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 b\u00e2ti, peut-il vieillir autrement que mal\u00a0? \u00c9trang\u00e8re \u00e0 son paysage, cette cit\u00e9 respire l\u2019exclusion dans sa conception m\u00eame\u00a0: une poche urbaine abandonn\u00e9e dans les champs.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Comment peut-on vivre ici, sinon avec le sentiment d\u2019\u00eatre mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart ? Sans doute, certains ont tent\u00e9 de s\u2019approprier les lieux et de faire de cet ici leur chez soi, en mettant des fleurs aux fen\u00eatres, en choisissant des tentures color\u00e9es... Force est de reconna\u00eetre que beaucoup d\u2019entre eux laissent tout aller, que les parties communes sont n\u00e9glig\u00e9es, parfois m\u00eame vandalis\u00e9es. H\u00e9ritiers d\u2019une mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart et qui plus est d\u2019un cadre de vie d\u00e9grad\u00e9, comment pourraient-ils se comporter autrement qu\u2019en exclus et ne pas faire subir \u00e0 leurs lieux de vie la violence qu\u2019ils y subissent ? \u00ab La destructivit\u00e9 est la cr\u00e9ativit\u00e9 du pauvre. \u00bb[footnote]JEAMMET, Philippe, <i>Paradoxes et d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019adolescence<\/i>, Fabert, 2009, p. 33.[\/footnote]<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Ren\u00e9 Char avait beau dire que \u00ab&nbsp;notre h\u00e9ritage n\u2019est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019aucun testament&nbsp;\u00bb[footnote]CHAR, Ren\u00e9,<em> Feuillets d\u2019Hypnos<\/em>, Gallimard, 1962, p. 102.[\/footnote], nous vivons tous dans l\u2019h\u00e9ritage de lieux qui orientent nos modes de vie. Et bien plus encore, ceux qui n\u2019ont ni les moyens financiers ni les ressources culturelles pour construire, pour r\u00e9nover ou pour partir. En l\u2019absence m\u00eame de testament, cet h\u00e9ritage est un destin.<\/p>","rendered":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Les blessures sociales sont toujours purulentes et les logements sociaux, bien souvent de pi\u00e8tres pansements.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">\u00c0 deux-trois kilom\u00e8tres du bourg, en bordure du plateau agricole, me voici dans cette petite cit\u00e9. Quelques dizaines de pavillons \u2013 trois ou quatre fa\u00e7ades avec jardin \u2013 forment un lotissement. Derri\u00e8re eux, trois immeubles, d\u2019une dizaine d\u2019\u00e9tages, surgissent inopin\u00e9ment. Jaillissant de nulle part, que font-ils l\u00e0\u00a0? On ne peut les manquer. Ils cr\u00e8vent les yeux. On les voit \u00e0 des kilom\u00e8tres. Deux grands parall\u00e9l\u00e9pip\u00e8des gris\u00e2tres tranchant sur l\u2019horizon, d\u2019une rigidit\u00e9 s\u00e9pulcrale dans ce contexte rural. Non seulement leur silhouette est incongrue, mais le grain de leur b\u00e9ton, froid et uniforme, heurte mon regard, qui s\u2019\u00e9crase sur lui. \u00c0 distance, des couleurs cens\u00e9es \u00e9gayer les murs s\u2019av\u00e8rent illusoires et virent au gris. Comble de disgr\u00e2ce, de grandes antennes paraboliques chapeautent ces blocs, elles aussi visibles de loin.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Non contents d\u2019avoir plant\u00e9 ces deux immeubles dans la campagne, les urbanistes ont eu l\u2019id\u00e9e de r\u00e9pandre du macadam tout autour : des parkings, une esplanade, un terrain de sport\u2026 Bien entendu, il reste quelques trous d\u2019o\u00f9 les plantations, courageusement, s\u2019efforcent d\u2019\u00e9merger bon gr\u00e9 mal gr\u00e9. Accoler du b\u00e9ton \u00e0 du b\u00e9ton, quelle intuition ! Ainsi les riverains ne saliront pas leurs chaussures en allant de leur voiture \u00e0 chez eux. Surtout auront-ils le sentiment de vivre dans une grande cit\u00e9 plut\u00f4t que dans ce \u00ab trou \u00bb campagnard.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">En m\u2019approchant, je ne peux que constater que tout est \u00e0 l\u2019avenant, parfaitement pr\u00e9visible\u00a0: des ch\u00e2ssis en mauvais aluminium qui vieillissent mal, des portes rudimentaires et malmen\u00e9es, des halls aseptis\u00e9s mais n\u00e9anmoins crasseux, des rang\u00e9es de bo\u00eetes aux lettres, dont les portes sont arrach\u00e9es\u2026<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">On aura beau dire que ce sont l\u00e0 des propositions r\u00e9volues, qu\u2019aujourd\u2019hui on ne ferait plus cela, que les techniques de construction ont \u00e9volu\u00e9, de m\u00eame que les mod\u00e8les d\u2019urbanisme, et que, bien s\u00fbr, on changerait tout si on en avait les moyens financiers\u2026 le fait est que ce lieu continue \u00e0 exister et \u00e0 \u00eatre occup\u00e9. M\u00eame s\u2019ils sont entretenus \u2013 de fa\u00e7on superficielle \u2013, les immeubles et leurs abords se d\u00e9gradent et sont habit\u00e9s tels quels. La pauvret\u00e9 doit accepter de se loger dans un pass\u00e9 d\u00e9glingu\u00e9. Et de cette d\u00e9glingue, on lui signifiera \u00e9videmment qu\u2019elle est responsable.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">L\u2019esprit de ce lieu est fait de violence, d\u2019une violence sociale conjointe \u00e0 la violence faite au lieu lui-m\u00eame. La cit\u00e9 au milieu des pr\u00e9s est une absurdit\u00e9. Comme si nous pouvions d\u00e9poser n\u2019importe quoi n\u2019importe o\u00f9. Un quartier sans pass\u00e9, surgi de rien, indiff\u00e9rent au contexte o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 b\u00e2ti, peut-il vieillir autrement que mal\u00a0? \u00c9trang\u00e8re \u00e0 son paysage, cette cit\u00e9 respire l\u2019exclusion dans sa conception m\u00eame\u00a0: une poche urbaine abandonn\u00e9e dans les champs.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Comment peut-on vivre ici, sinon avec le sentiment d\u2019\u00eatre mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart ? Sans doute, certains ont tent\u00e9 de s\u2019approprier les lieux et de faire de cet ici leur chez soi, en mettant des fleurs aux fen\u00eatres, en choisissant des tentures color\u00e9es&#8230; Force est de reconna\u00eetre que beaucoup d\u2019entre eux laissent tout aller, que les parties communes sont n\u00e9glig\u00e9es, parfois m\u00eame vandalis\u00e9es. H\u00e9ritiers d\u2019une mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart et qui plus est d\u2019un cadre de vie d\u00e9grad\u00e9, comment pourraient-ils se comporter autrement qu\u2019en exclus et ne pas faire subir \u00e0 leurs lieux de vie la violence qu\u2019ils y subissent ? \u00ab La destructivit\u00e9 est la cr\u00e9ativit\u00e9 du pauvre. \u00bb<a class=\"footnote\" title=\"JEAMMET, Philippe, Paradoxes et d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019adolescence, Fabert, 2009, p. 33.\" id=\"return-footnote-63-1\" href=\"#footnote-63-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a><\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Ren\u00e9 Char avait beau dire que \u00ab&nbsp;notre h\u00e9ritage n\u2019est pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 d\u2019aucun testament&nbsp;\u00bb<a class=\"footnote\" title=\"CHAR, Ren\u00e9, Feuillets d\u2019Hypnos, Gallimard, 1962, p. 102.\" id=\"return-footnote-63-2\" href=\"#footnote-63-2\" aria-label=\"Footnote 2\"><sup class=\"footnote\">[2]<\/sup><\/a>, nous vivons tous dans l\u2019h\u00e9ritage de lieux qui orientent nos modes de vie. Et bien plus encore, ceux qui n\u2019ont ni les moyens financiers ni les ressources culturelles pour construire, pour r\u00e9nover ou pour partir. En l\u2019absence m\u00eame de testament, cet h\u00e9ritage est un destin.<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-63-1\">JEAMMET, Philippe, <i>Paradoxes et d\u00e9pendance \u00e0 l\u2019adolescence<\/i>, Fabert, 2009, p. 33. <a href=\"#return-footnote-63-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><li id=\"footnote-63-2\">CHAR, Ren\u00e9,<em> Feuillets d\u2019Hypnos<\/em>, Gallimard, 1962, p. 102. <a href=\"#return-footnote-63-2\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 2\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":1,"menu_order":5,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-63","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":3,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/63"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/63\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":403,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/63\/revisions\/403"}],"part":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/3"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/63\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=63"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=63"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=63"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=63"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}