{"id":79,"date":"2020-09-01T13:08:26","date_gmt":"2020-09-01T13:08:26","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/?post_type=chapter&#038;p=79"},"modified":"2020-11-09T09:39:55","modified_gmt":"2020-11-09T09:39:55","slug":"6a-a-loree-quelques-maisons","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/chapter\/6a-a-loree-quelques-maisons\/","title":{"raw":"6a. \u00c0 l\u2019or\u00e9e, quelques maisons","rendered":"6a. \u00c0 l\u2019or\u00e9e, quelques maisons"},"content":{"raw":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Le calme donne le ton. Du monde, le relief contient les bruits.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">C\u2019est un petit val o\u00f9 somnole un \u00e9tang. On ne l\u2019aper\u00e7oit qu\u2019\u00e0 y entrer. Les berges sont envahies de saules. Bord\u00e9es de haies, des prairies gravissent les pentes, enfoncent leurs doigts dans la couverture bois\u00e9e. Une route de campagne, d\u2019un grand geste, en un grand S, descend le vallon, le traverse puis le remonte, pour se perdre parmi les arbres.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Quelques maisons surgissent. Par petites touches, entre les arbres. Une pointe de blanc parmi des pins. Une autre un rien plus bas, proche de l\u2019\u00e9tang. Un peu plus loin, \u00e0 l\u2019or\u00e9e du bois, quelques toits se d\u00e9coupent sur le fond du feuillage. Le hameau, une ligne ind\u00e9cise, s\u2019est faufil\u00e9 comme un ourlet sur la lisi\u00e8re. Le tissu du b\u00e2ti, fait de briques, de tuiles et de boiseries, s\u2019enroule sur celui des ch\u00eanes et des h\u00eatres. Autour des maisons, les arbres et les buissons \u2013 des merisiers, un peuplier, quelques pommiers, de grands bouquets de lilas, un pan de vignes\u2026 \u2013 concluent le bois, l\u2019ach\u00e8vent tout en douceur. Comme si les vagues de la canop\u00e9e lan\u00e7aient leur dernier ressac sur les demeures, y abandonnaient une \u00e9cume v\u00e9g\u00e9tale.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Les maisons sont de diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9rations. Les plus anciennes ont une petite centaine d\u2019ann\u00e9es ; les plus r\u00e9centes, une bonne dizaine. Certaines ont peu boug\u00e9, d\u2019autres se sont adapt\u00e9es aux styles contemporains. Le tout, de loin, ne compose qu\u2019une seule phrase, une seule m\u00e9lodie. Deux blanches, suivies de quelques croches, puis des noires. De partout, la v\u00e9g\u00e9tation les enveloppe. Dans la grande fresque du paysage, ces demeures ne dessinent qu\u2019un mince filet.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Adoss\u00e9 \u00e0 la futaie, orient\u00e9 vers le midi, ce petit groupe d\u2019habitations prend le soleil. Les ombres leur tournent le dos, partent dans le bois. Les fleurs ne s\u2019y trompent pas. Selon la saison, perce-neiges, ancolies, iris, val\u00e9rianes\u2026 s\u2019offrent aux rayons et prolif\u00e8rent, s\u2019\u00e9chappent hors des jardins, vers la lumi\u00e8re.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Mes mots ont d\u00fb laisser \u00e9chapper l\u2019essentiel, le secret de ce paysage. J\u2019y reviens r\u00e9guli\u00e8rement, \u00e0 son aff\u00fbt. Paisible, en retrait, chaleureux, intime, enveloppant, protecteur\u2026 tous ces adjectifs sonnent assez juste, manquent n\u00e9anmoins la singularit\u00e9 du lieu. Coh\u00e9rence du b\u00e2ti, int\u00e9gration au site\u2026 bien entendu\u2026<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Quelques traits me frappent : la taille modeste du hameau, son implantation presque au fond du vallon, juste sur la lisi\u00e8re, comme si la ligne des maisons ne faisait que souligner l\u2019or\u00e9e du bois. Cette fa\u00e7on de s\u2019inscrire dans les lieux, d\u2019\u00e9viter tout tapage est aujourd\u2019hui l\u2019exception. La majorit\u00e9 des habitations unifamiliales qui se construisent depuis vingt ou trente ans \u00e0 la campagne sont des blocs isol\u00e9s, implant\u00e9s si possible en position dominante, entour\u00e9s de leur jardin carr\u00e9, dont la nudit\u00e9 est habill\u00e9e par quelques buissons et des jeux pour enfants. L\u2019humilit\u00e9 de ceux qui ne cherchent \u00e0 rien prouver, socialement, est salutaire.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Cette fa\u00e7on de se soumettre aux lieux, plut\u00f4t que de s\u2019y exhiber ou de s\u2019en offrir le spectacle, est rare. Toute proportion gard\u00e9e, j\u2019y retrouve un quelque chose de ces anciens lavis chinois, de Fan K\u2019ouan ou Kouo Hi, aux commencements de la p\u00e9riode Song[footnote]CAHILL, James, <i>La peinture chinoise<\/i>, Skira, Gen\u00e8ve, 1960, pp. 32-38[\/footnote], o\u00f9 la pr\u00e9sence humaine, minuscule, est immerg\u00e9e, presque noy\u00e9e dans l\u2019immensit\u00e9. Notre environnement est \u00e9videmment bien moins vaste, et nous y sommes bien plus nombreux. Ces \u00e9vidences occultent la pauvret\u00e9 de notre conception du paysage.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Le cadre de vie, les abords, les alentours, les environs\u2026 tout ce vocabulaire trahit une fa\u00e7on de penser. Comme si les lieux n\u2019\u00e9taient qu\u2019un compl\u00e9ment du b\u00e2ti qui s\u2019\u00e9tend autour de lui, pour l\u2019agr\u00e9menter ou le mettre en valeur. \u00c9trange mani\u00e8re de prendre la question \u00e0 l\u2019envers\u00a0: que serions-nous, que seraient nos maisons sans ces lieux\u00a0? Nous pouvons ais\u00e9ment imaginer le paysage sans nous, sans elles. Nous ne pourrions ni nous imaginer, ni imaginer nos maisons sans lui. M\u00eame si l\u2019instant de notre pr\u00e9sence en est le seuil, le temps du paysage d\u00e9passe de loin le n\u00f4tre, l\u2019ignore.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Ici, le paysage n\u2019est pas une qualit\u00e9 du hameau ; au contraire, le hameau lui appartient. Cette appartenance aux lieux ne serait-elle pas l\u2019une des clefs du secret de ce vallon, comme de chaque lieu ?<\/p>","rendered":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Le calme donne le ton. Du monde, le relief contient les bruits.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">C\u2019est un petit val o\u00f9 somnole un \u00e9tang. On ne l\u2019aper\u00e7oit qu\u2019\u00e0 y entrer. Les berges sont envahies de saules. Bord\u00e9es de haies, des prairies gravissent les pentes, enfoncent leurs doigts dans la couverture bois\u00e9e. Une route de campagne, d\u2019un grand geste, en un grand S, descend le vallon, le traverse puis le remonte, pour se perdre parmi les arbres.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Quelques maisons surgissent. Par petites touches, entre les arbres. Une pointe de blanc parmi des pins. Une autre un rien plus bas, proche de l\u2019\u00e9tang. Un peu plus loin, \u00e0 l\u2019or\u00e9e du bois, quelques toits se d\u00e9coupent sur le fond du feuillage. Le hameau, une ligne ind\u00e9cise, s\u2019est faufil\u00e9 comme un ourlet sur la lisi\u00e8re. Le tissu du b\u00e2ti, fait de briques, de tuiles et de boiseries, s\u2019enroule sur celui des ch\u00eanes et des h\u00eatres. Autour des maisons, les arbres et les buissons \u2013 des merisiers, un peuplier, quelques pommiers, de grands bouquets de lilas, un pan de vignes\u2026 \u2013 concluent le bois, l\u2019ach\u00e8vent tout en douceur. Comme si les vagues de la canop\u00e9e lan\u00e7aient leur dernier ressac sur les demeures, y abandonnaient une \u00e9cume v\u00e9g\u00e9tale.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Les maisons sont de diff\u00e9rentes g\u00e9n\u00e9rations. Les plus anciennes ont une petite centaine d\u2019ann\u00e9es ; les plus r\u00e9centes, une bonne dizaine. Certaines ont peu boug\u00e9, d\u2019autres se sont adapt\u00e9es aux styles contemporains. Le tout, de loin, ne compose qu\u2019une seule phrase, une seule m\u00e9lodie. Deux blanches, suivies de quelques croches, puis des noires. De partout, la v\u00e9g\u00e9tation les enveloppe. Dans la grande fresque du paysage, ces demeures ne dessinent qu\u2019un mince filet.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Adoss\u00e9 \u00e0 la futaie, orient\u00e9 vers le midi, ce petit groupe d\u2019habitations prend le soleil. Les ombres leur tournent le dos, partent dans le bois. Les fleurs ne s\u2019y trompent pas. Selon la saison, perce-neiges, ancolies, iris, val\u00e9rianes\u2026 s\u2019offrent aux rayons et prolif\u00e8rent, s\u2019\u00e9chappent hors des jardins, vers la lumi\u00e8re.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Mes mots ont d\u00fb laisser \u00e9chapper l\u2019essentiel, le secret de ce paysage. J\u2019y reviens r\u00e9guli\u00e8rement, \u00e0 son aff\u00fbt. Paisible, en retrait, chaleureux, intime, enveloppant, protecteur\u2026 tous ces adjectifs sonnent assez juste, manquent n\u00e9anmoins la singularit\u00e9 du lieu. Coh\u00e9rence du b\u00e2ti, int\u00e9gration au site\u2026 bien entendu\u2026<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Quelques traits me frappent : la taille modeste du hameau, son implantation presque au fond du vallon, juste sur la lisi\u00e8re, comme si la ligne des maisons ne faisait que souligner l\u2019or\u00e9e du bois. Cette fa\u00e7on de s\u2019inscrire dans les lieux, d\u2019\u00e9viter tout tapage est aujourd\u2019hui l\u2019exception. La majorit\u00e9 des habitations unifamiliales qui se construisent depuis vingt ou trente ans \u00e0 la campagne sont des blocs isol\u00e9s, implant\u00e9s si possible en position dominante, entour\u00e9s de leur jardin carr\u00e9, dont la nudit\u00e9 est habill\u00e9e par quelques buissons et des jeux pour enfants. L\u2019humilit\u00e9 de ceux qui ne cherchent \u00e0 rien prouver, socialement, est salutaire.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Cette fa\u00e7on de se soumettre aux lieux, plut\u00f4t que de s\u2019y exhiber ou de s\u2019en offrir le spectacle, est rare. Toute proportion gard\u00e9e, j\u2019y retrouve un quelque chose de ces anciens lavis chinois, de Fan K\u2019ouan ou Kouo Hi, aux commencements de la p\u00e9riode Song<a class=\"footnote\" title=\"CAHILL, James, La peinture chinoise, Skira, Gen\u00e8ve, 1960, pp. 32-38\" id=\"return-footnote-79-1\" href=\"#footnote-79-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a>, o\u00f9 la pr\u00e9sence humaine, minuscule, est immerg\u00e9e, presque noy\u00e9e dans l\u2019immensit\u00e9. Notre environnement est \u00e9videmment bien moins vaste, et nous y sommes bien plus nombreux. Ces \u00e9vidences occultent la pauvret\u00e9 de notre conception du paysage.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Le cadre de vie, les abords, les alentours, les environs\u2026 tout ce vocabulaire trahit une fa\u00e7on de penser. Comme si les lieux n\u2019\u00e9taient qu\u2019un compl\u00e9ment du b\u00e2ti qui s\u2019\u00e9tend autour de lui, pour l\u2019agr\u00e9menter ou le mettre en valeur. \u00c9trange mani\u00e8re de prendre la question \u00e0 l\u2019envers\u00a0: que serions-nous, que seraient nos maisons sans ces lieux\u00a0? Nous pouvons ais\u00e9ment imaginer le paysage sans nous, sans elles. Nous ne pourrions ni nous imaginer, ni imaginer nos maisons sans lui. M\u00eame si l\u2019instant de notre pr\u00e9sence en est le seuil, le temps du paysage d\u00e9passe de loin le n\u00f4tre, l\u2019ignore.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Ici, le paysage n\u2019est pas une qualit\u00e9 du hameau ; au contraire, le hameau lui appartient. Cette appartenance aux lieux ne serait-elle pas l\u2019une des clefs du secret de ce vallon, comme de chaque lieu ?<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-79-1\">CAHILL, James, <i>La peinture chinoise<\/i>, Skira, Gen\u00e8ve, 1960, pp. 32-38 <a href=\"#return-footnote-79-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":1,"menu_order":12,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-79","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":3,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/79"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/79\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":286,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/79\/revisions\/286"}],"part":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/3"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/79\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=79"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=79"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=79"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=79"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}