{"id":94,"date":"2020-09-01T14:08:30","date_gmt":"2020-09-01T14:08:30","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/?post_type=chapter&#038;p=94"},"modified":"2020-11-09T09:44:19","modified_gmt":"2020-11-09T09:44:19","slug":"7a-lesplanade-sans-passe","status":"publish","type":"chapter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/chapter\/7a-lesplanade-sans-passe\/","title":{"raw":"7a. L\u2019esplanade sans pass\u00e9","rendered":"7a. L\u2019esplanade sans pass\u00e9"},"content":{"raw":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">La nouvelle gare a atterri dans la ville comme une soucoupe volante. Son design contemporain, sa modernit\u00e9 high-tech ont boulevers\u00e9 l\u2019aspect traditionnel, un peu vieillot diront certains, du quartier. Elle a aussi engendr\u00e9 un nouvel espace devant elle. L\u2019ancienne place de l\u2019ancienne gare, r\u00e9solument trop petite et trop \u00e9triqu\u00e9e face aux dimensions du nouveau b\u00e2timent a d\u00fb s\u2019\u00e9largir et s\u2019approfondir. Des p\u00e2t\u00e9s de maisons tout entiers ont \u00e9t\u00e9 ras\u00e9s. Une nouvelle esplanade est n\u00e9e, \u00ab\u00a0\u00a0paysag\u00e8re\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019image de la gare.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Je sors de la gare. Une grande ouverture se d\u00e9ploie devant moi. Du haut du grand escalier, mon regard se porte en avant vers le fleuve, vers les immeubles qui le bordent, vers l\u2019autre rive, jusqu\u2019\u00e0 des bribes d\u2019horizon. \u00c0 une gare internationale, par ses liaisons et sa symbolique, r\u00e9pond un espace ouvert aux lointains.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Ce qui reste de local et d\u2019ancien appara\u00eet aujourd\u2019hui bien petit. Les maisons qui bordent la place sur ma gauche semblent propuls\u00e9es au loin. Celles de droite sont encore plus inabordables. Quant aux immeubles d\u2019en face, ils appartiennent \u00e0 un autre monde. Le vide qu\u2019engendre la gare autour d\u2019elle la s\u00e9pare et me s\u00e9pare des quartiers voisins. Marcher vers eux, dans quelque direction que ce soit, serait d\u2019abord se tenir dans ce vide qui appartient \u00e0 la gare.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Le seul b\u00e2timent qui dialogue avec cette gare est la tour administrative, surgie dans sa foul\u00e9e et dans le m\u00eame langage. Sa hauteur, son ampleur, ses mat\u00e9riaux et ses galbes parlent la langue de la mondialisation, celle de Duba\u00ef ou de Sidney. Ces deux g\u00e9ants, l\u2019un soudain tomb\u00e9 du ciel, l\u2019autre soudain jailli de terre, se font \u00e9cho\u00a0; l\u2019un comme l\u2019autre imposent une distance \u00e0 ses pieds. Le peuple grouillant des nains s\u2019enfuit au loin, s\u2019\u00e9carte d\u2019eux.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Sorti de la gare, je parcours ce grand vide pour rejoindre la ville. M\u00eame proches, les autres passants restent lointains. Seuls quelques-uns se rassemblent sur les bords de la place et \u00e0 proximit\u00e9 de la gare. Tous les autres entament la travers\u00e9e. Au c\u0153ur approximatif de cette esplanade, un peu en avant de la gare, quelques bassins, quelques jets d\u2019eau, quelques rectangles de bambous, de gramin\u00e9es et d\u2019arbustes ainsi que quelques grands bancs de pierre structurent l\u2019espace. Une poign\u00e9e de personnes s\u2019attardent, livr\u00e9es au vent et au regard de tous.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">La mondialisation aime le grand paysage, qui semble avoir la dimension de son monde. Nous nous y mouvons \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019international, d\u2019o\u00f9 les fronti\u00e8res ont disparu. L\u2019ici est proche de l\u2019autre bout de la plan\u00e8te, plus proche que les banlieues de la ville. Nous nous sentons cosmopolites.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Mais si le lointain est devenu proche, qu\u2019est devenu le voisin ? Un \u00e9tranger dans cette \u00e9poque, un attard\u00e9 du local, qui continue \u00e0 croire que son village ou son quartier est encore le monde\u00a0? La formule est sans doute excessive. N\u00e9anmoins cette grande esplanade n\u00e9e de rien, du souffle de la gare \u00e0 l\u2019instant de son atterrissage, engendre de la distance en elle-m\u00eame. Cette place n\u2019est pas un lieu o\u00f9 se poser dans l\u2019ici mais une connexion dans le r\u00e9seau plan\u00e9taire. Aucun recoin, aucune intimit\u00e9, aucun repli possible. Tout est apparent, transparent, exhib\u00e9. Ouvert aux quatre points cardinaux, et aux quatre vents. Cette esplanade livre \u00e0 tout l\u2019espace celui qui n\u2019y fait que passer. Il n\u2019est pas arriv\u00e9 dans une ville mais en partance vers les quatre coins du monde.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Comment pourrait-on s\u2019arr\u00eater\u00a0ici ? Ceux qui y vivent \u2013 provisoirement \u2013 s\u2019installent dans un couloir. Vivre dans cette \u00e9poque, ne serait-ce donc qu\u2019\u00eatre de passage\u00a0?<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">La mobilit\u00e9 a besoin de grands axes, d\u2019espaces lacunaires o\u00f9 circuler. La vie quotidienne, de recoins o\u00f9 s\u2019accrocher et o\u00f9 tisser du lien social. Cette esplanade, \u00e0 l\u2019image de son temps, refoule la vie sociale sur ses rebords ou dans ses marges.<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">\u00c0 l\u2019exigu\u00eft\u00e9 et au labyrinthique des anciens quartiers, cet immense parvis a substitu\u00e9 son ampleur et sa respiration \u2013 ou ses courants d\u2019airs. En un rien de temps, cette partie de ville a chang\u00e9 de visage, d\u2019\u00e9poque. En un clin d\u2019\u0153il, elle est pass\u00e9e de la vie provinciale \u00e0 l\u2019\u00e8re internationale. Dans ce grand bond, n\u2019a-t-elle cependant pas oubli\u00e9 son pass\u00e9, son ancrage historique et local\u00a0? Sommes-nous encore ici, ou n\u2019importe o\u00f9 dans le grand r\u00e9seau de la mondialisation\u00a0?<\/p>\r\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" align=\"justify\">Dans cet univers tout entier plan\u00e9taire, o\u00f9 que nous soyons, nous sommes d\u00e9j\u00e0 ailleurs.<\/p>","rendered":"<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">La nouvelle gare a atterri dans la ville comme une soucoupe volante. Son design contemporain, sa modernit\u00e9 high-tech ont boulevers\u00e9 l\u2019aspect traditionnel, un peu vieillot diront certains, du quartier. Elle a aussi engendr\u00e9 un nouvel espace devant elle. L\u2019ancienne place de l\u2019ancienne gare, r\u00e9solument trop petite et trop \u00e9triqu\u00e9e face aux dimensions du nouveau b\u00e2timent a d\u00fb s\u2019\u00e9largir et s\u2019approfondir. Des p\u00e2t\u00e9s de maisons tout entiers ont \u00e9t\u00e9 ras\u00e9s. Une nouvelle esplanade est n\u00e9e, \u00ab\u00a0\u00a0paysag\u00e8re\u00a0\u00bb, \u00e0 l\u2019image de la gare.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Je sors de la gare. Une grande ouverture se d\u00e9ploie devant moi. Du haut du grand escalier, mon regard se porte en avant vers le fleuve, vers les immeubles qui le bordent, vers l\u2019autre rive, jusqu\u2019\u00e0 des bribes d\u2019horizon. \u00c0 une gare internationale, par ses liaisons et sa symbolique, r\u00e9pond un espace ouvert aux lointains.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Ce qui reste de local et d\u2019ancien appara\u00eet aujourd\u2019hui bien petit. Les maisons qui bordent la place sur ma gauche semblent propuls\u00e9es au loin. Celles de droite sont encore plus inabordables. Quant aux immeubles d\u2019en face, ils appartiennent \u00e0 un autre monde. Le vide qu\u2019engendre la gare autour d\u2019elle la s\u00e9pare et me s\u00e9pare des quartiers voisins. Marcher vers eux, dans quelque direction que ce soit, serait d\u2019abord se tenir dans ce vide qui appartient \u00e0 la gare.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Le seul b\u00e2timent qui dialogue avec cette gare est la tour administrative, surgie dans sa foul\u00e9e et dans le m\u00eame langage. Sa hauteur, son ampleur, ses mat\u00e9riaux et ses galbes parlent la langue de la mondialisation, celle de Duba\u00ef ou de Sidney. Ces deux g\u00e9ants, l\u2019un soudain tomb\u00e9 du ciel, l\u2019autre soudain jailli de terre, se font \u00e9cho\u00a0; l\u2019un comme l\u2019autre imposent une distance \u00e0 ses pieds. Le peuple grouillant des nains s\u2019enfuit au loin, s\u2019\u00e9carte d\u2019eux.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Sorti de la gare, je parcours ce grand vide pour rejoindre la ville. M\u00eame proches, les autres passants restent lointains. Seuls quelques-uns se rassemblent sur les bords de la place et \u00e0 proximit\u00e9 de la gare. Tous les autres entament la travers\u00e9e. Au c\u0153ur approximatif de cette esplanade, un peu en avant de la gare, quelques bassins, quelques jets d\u2019eau, quelques rectangles de bambous, de gramin\u00e9es et d\u2019arbustes ainsi que quelques grands bancs de pierre structurent l\u2019espace. Une poign\u00e9e de personnes s\u2019attardent, livr\u00e9es au vent et au regard de tous.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">La mondialisation aime le grand paysage, qui semble avoir la dimension de son monde. Nous nous y mouvons \u00e0 l\u2019\u00e9chelle de l\u2019international, d\u2019o\u00f9 les fronti\u00e8res ont disparu. L\u2019ici est proche de l\u2019autre bout de la plan\u00e8te, plus proche que les banlieues de la ville. Nous nous sentons cosmopolites.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Mais si le lointain est devenu proche, qu\u2019est devenu le voisin ? Un \u00e9tranger dans cette \u00e9poque, un attard\u00e9 du local, qui continue \u00e0 croire que son village ou son quartier est encore le monde\u00a0? La formule est sans doute excessive. N\u00e9anmoins cette grande esplanade n\u00e9e de rien, du souffle de la gare \u00e0 l\u2019instant de son atterrissage, engendre de la distance en elle-m\u00eame. Cette place n\u2019est pas un lieu o\u00f9 se poser dans l\u2019ici mais une connexion dans le r\u00e9seau plan\u00e9taire. Aucun recoin, aucune intimit\u00e9, aucun repli possible. Tout est apparent, transparent, exhib\u00e9. Ouvert aux quatre points cardinaux, et aux quatre vents. Cette esplanade livre \u00e0 tout l\u2019espace celui qui n\u2019y fait que passer. Il n\u2019est pas arriv\u00e9 dans une ville mais en partance vers les quatre coins du monde.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Comment pourrait-on s\u2019arr\u00eater\u00a0ici ? Ceux qui y vivent \u2013 provisoirement \u2013 s\u2019installent dans un couloir. Vivre dans cette \u00e9poque, ne serait-ce donc qu\u2019\u00eatre de passage\u00a0?<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">La mobilit\u00e9 a besoin de grands axes, d\u2019espaces lacunaires o\u00f9 circuler. La vie quotidienne, de recoins o\u00f9 s\u2019accrocher et o\u00f9 tisser du lien social. Cette esplanade, \u00e0 l\u2019image de son temps, refoule la vie sociale sur ses rebords ou dans ses marges.<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">\u00c0 l\u2019exigu\u00eft\u00e9 et au labyrinthique des anciens quartiers, cet immense parvis a substitu\u00e9 son ampleur et sa respiration \u2013 ou ses courants d\u2019airs. En un rien de temps, cette partie de ville a chang\u00e9 de visage, d\u2019\u00e9poque. En un clin d\u2019\u0153il, elle est pass\u00e9e de la vie provinciale \u00e0 l\u2019\u00e8re internationale. Dans ce grand bond, n\u2019a-t-elle cependant pas oubli\u00e9 son pass\u00e9, son ancrage historique et local\u00a0? Sommes-nous encore ici, ou n\u2019importe o\u00f9 dans le grand r\u00e9seau de la mondialisation\u00a0?<\/p>\n<p class=\"western\" lang=\"fr-BE\" style=\"text-align: justify;\">Dans cet univers tout entier plan\u00e9taire, o\u00f9 que nous soyons, nous sommes d\u00e9j\u00e0 ailleurs.<\/p>\n","protected":false},"author":1,"menu_order":2,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"chapter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-94","chapter","type-chapter","status-publish","hentry"],"part":34,"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/94"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/types\/chapter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":3,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/94\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":288,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/94\/revisions\/288"}],"part":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/parts\/34"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapters\/94\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=94"}],"wp:term":[{"taxonomy":"chapter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/chapter-type?post=94"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=94"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=94"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}