{"id":178,"date":"2020-09-02T12:23:07","date_gmt":"2020-09-02T12:23:07","guid":{"rendered":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/?post_type=front-matter&#038;p=178"},"modified":"2022-06-03T09:33:41","modified_gmt":"2022-06-03T09:33:41","slug":"les-lieux-et-leur-imaginaire","status":"publish","type":"front-matter","link":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/front-matter\/les-lieux-et-leur-imaginaire\/","title":{"raw":"Les lieux et leur imaginaire","rendered":"Les lieux et leur imaginaire"},"content":{"raw":"<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux me parlent. Comme \u00e0 tous, m\u00eame si certains ne les \u00e9coutent pas. Une langue qui n\u2019en est pas une, \u00e0 la fois famili\u00e8re et \u00e9trang\u00e8re. Que j\u2019entends, comprends peut-\u00eatre, sans la conna\u00eetre. Une langue d\u2019avant les langues ? Une parole au-del\u00e0 des mots ? Ou simplement une autre langue ?<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux nous parlent. S\u2019adressent-ils \u00e0 nous\u00a0? J\u2019ai plut\u00f4t le sentiment qu\u2019ils nous ignorent. Mais nous les entendons. Sans rien dire, ils se disent. Comme une personne, qui, quand elle appara\u00eet, se livre dans sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre. D\u2019elle, un je-ne-sais-quoi se d\u00e9gage. D\u2019embl\u00e9e nous le ressentons, au risque de nous m\u00e9prendre. Cette \u00e9ventuelle m\u00e9prise laisse bien entendre qu\u2019un quelque chose \u00e9tait \u00e0 comprendre\u00a0: une humeur, une atmosph\u00e8re, un \u00e9tat d\u2019esprit, voire une personnalit\u00e9 tout enti\u00e8re, qu\u2019aussit\u00f4t nous devinons, sans jamais vraiment y acc\u00e9der.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 leur fa\u00e7on les lieux sont des \u00eatres. Leur mode d\u2019expression est la fa\u00e7on dont ils s\u2019offrent. Comme si chaque espace \u00e9tait \u00e9vocateur. Son agencement, sa disposition, sa courbure sont r\u00e9v\u00e9lateurs. De quoi donc ? De lui-m\u00eame, de la fa\u00e7on dont il s\u2019est form\u00e9, dont on l\u2019a transform\u00e9, mais aussi de la fa\u00e7on dont je l\u2019aborde, m\u2019y engouffre et m\u2019y faufile.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux, les paysages chuchotent \u00e0 mon oreille qu\u2019il faut passer par ici, regarder par l\u00e0-bas, se laisser descendre sur cette pente, remonter sur cette autre, zigzaguer par ci par l\u00e0 ou courir en droite ligne, s\u2019\u00e9lever ou s\u2019arrimer. Ils me disent comment les aborder, par o\u00f9 les accoster, m\u2019y enfoncer et m\u2019y arr\u00eater, m\u2019y installer. Ils me disent m\u00eame comment les contempler. Les mouvements de mon corps et de mon imagination r\u00e9pondent \u00e0 ceux du monde, comme mon esprit navigue sur la musique, comme mon regard vagabonde dans un tableau.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il y a plus. Les lieux nous parlent parce qu\u2019ils ont une aura, un halo insaisissable et pourtant si pr\u00e9sent. Un double spirituel d\u2019eux-m\u00eames qui fait corps avec eux, comme un sens accompagne la m\u00e9lodie d\u2019une phrase. Ce double se grave en nous, nous restera en m\u00e9moire. Nous le reconna\u00eetrons en retrouvant ces lieux ou l\u2019associerons \u00e0 d\u2019autres paysages que nous d\u00e9couvrirons. Cette forme, cette silhouette se murmure au fond de nous, cherche \u00e0 nous dire ce que jamais nos mots ne pourront traduire, mais que nous entendons pourtant si fort.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux nous parlent et cette parole tant\u00f4t me fascine tant\u00f4t me heurte, tant\u00f4t m\u2019\u00e9blouit tant\u00f4t me r\u00e9pugne, souvent m\u2019indiff\u00e8re, quelquefois me caresse, parfois me blesse. Je les entends bien s\u00fbr \u00e0 travers le prisme de ma sensibilit\u00e9. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement\u00a0? Pourquoi devrait-il en \u00eatre autrement\u00a0? Je les entends comme j\u2019entends toute parole\u00a0: par un jeu d\u2019associations \u00e0 des paroles ant\u00e9rieures et \u00e0 des modes de pens\u00e9e, qui d\u00e9finissent ma fa\u00e7on d\u2019\u00e9couter, de regarder, de sentir, de vivre. Si les lieux parlent \u00e0 chacun, c\u2019est que simplement chacun les vit \u00e0 sa mani\u00e8re.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Vivant autrement, d\u2019autres \u00e9prouvent les lieux diff\u00e9remment. D\u2019aucuns se complaisent dans des espaces que j\u2019\u00e9vite, n\u2019iront jamais l\u00e0 o\u00f9 je m\u2019attarde. Certains r\u00eavent de vivre dans des endroits auxquels je ne trouve aucun charme et trouveront banals les recoins qui m\u2019attirent. Les lieux parlent \u00e0 tous, dans la langue de chacun. Un sens s\u2019en d\u00e9gage que chacun re\u00e7oit \u00e0 sa mani\u00e8re, mais re\u00e7oit n\u00e9anmoins. Les lieux en sont charg\u00e9s. Ce sens, est-ce moi, est-ce nous qui le leur pr\u00eatons ? Pour une part, cela est manifeste, mais pour une part seulement. Chaque lieu a sa singularit\u00e9, sa propre densit\u00e9.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Nord n\u2019est pas le Sud, la Flandre n\u2019est pas la Wallonie, Namur n\u2019est pas Li\u00e8ge, la rue Vin\u00e2ve d\u2019\u00cele n\u2019est pas la rue Souverain Pont\u2026 de but en blanc chacun le sent, le ressent et se trouve en plus ou moins grande affinit\u00e9 avec telle r\u00e9gion, telle ville, tel quartier. Ce que les lieux nous disent r\u00e9pond \u00e0 ce que nous sommes. R\u00e9ciproquement ce que nous sommes ne tient-il pas aussi aux lieux qui sont les n\u00f4tres\u00a0? Ce qui vient d\u2019eux, ce qui vient de nous s\u2019enchev\u00eatre et s\u2019\u00e9change.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre perception colore les paysages, qui eux-m\u00eames la colorent. Cette intrication pourrait se d\u00e9nouer par une d\u00e9marche qui se voudrait objective, mais ce serait l\u00e0 perdre le n\u0153ud qui nous relie au monde. Ce serait \u00f4ter tout sens au lieu pour n\u2019y voir qu\u2019un site, un environnement, un espace neutre. Ce serait renoncer \u00e0 laisser les lieux nous parler, pour ne faire que les \u00e9tudier. Les lieux ne parlent qu\u2019\u00e0 travers leur \u00ab\u00a0double spirituel\u00a0\u00bb : un univers imaginaire qui \u00e9mane d\u2019eux et suppose que nous y soyons r\u00e9ceptifs. Leur imaginaire ne parle qu\u2019\u00e0 notre imaginaire.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien des fables racontent que la for\u00eat, la mer ou la montagne ne parlent qu\u2019aux enfants et sont inaudibles aux adultes. Elles tiennent une part de v\u00e9rit\u00e9. Le monde de l\u2019enfance ne s\u2019est pas dissoci\u00e9 de l\u2019imagination et est en cela perm\u00e9able \u00e0 l\u2019imagination du monde. Par le biais de notre sensibilit\u00e9, de notre imagination et projective et r\u00e9ceptive, nous sommes encore tous des enfants, \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la parole des lieux.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux nous parlent parce qu\u2019ils d\u00e9finissent une mani\u00e8re de vivre et correspondent simultan\u00e9ment \u00e0 une mentalit\u00e9. Quoi de plus patent ? En entrant chez quelqu\u2019un, nous entrons dans son monde ; en visitant une ville, nous nous impr\u00e9gnons d\u2019un certain art de vivre ; en franchissant la porte d\u2019une boutique, nous d\u00e9couvrons un \u00e9tat d\u2019esprit. Avant m\u00eame de parler \u00e0 l\u2019habitant, aux citadins, aux commer\u00e7ants, avant m\u00eame de les rencontrer, nous d\u00e9couvrons quelque chose d\u2019eux-m\u00eames dont ils ont impr\u00e9gn\u00e9 les lieux.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ph\u00e9nom\u00e8ne est \u00e0 la fois simple et complexe. De fa\u00e7on intuitive, nous l\u2019\u00e9prouvons de but en blanc, mais ne cherchons que rarement \u00e0 l\u2019analyser, si tant est que nous en ayons les clefs. Couleurs, luminosit\u00e9s, odeurs, sonorit\u00e9s, types de mat\u00e9riaux, ampleur, ouvertures, agencement des objets, organisation de l\u2019espace, pr\u00e9sence du v\u00e9g\u00e9tal ou d\u2019animaux, nature de l\u2019air, chaleur, ordonnancement, ordre ou d\u00e9sordre, propret\u00e9 ou salet\u00e9\u2026 La liste semble in\u00e9puisable. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments que nous ressentons d\u2019entr\u00e9e de jeu, en accordant, pour les uns, plus d\u2019importance \u00e0 ceci, pour les autres, \u00e0 cela. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui donnent \u00ab\u00a0sa teinte\u00a0\u00bb au lieu. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui surtout ne s\u2019additionnent pas les uns aux autres mais s\u2019assemblent pour faire de chaque lieu un tout unique\u00a0: ce lieu-ci, li\u00e9 \u00e0 son propre imaginaire.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">La complexit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas que dans la diversit\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Elle r\u00e9side tout autant dans ce qui l\u2019a engendr\u00e9. L\u2019imaginaire d\u2019un lieu serait la marque que les humains y ont d\u00e9pos\u00e9e. Cette formule soul\u00e8ve d\u00e9j\u00e0 bien des questions. Comment ce d\u00e9p\u00f4t se fait-il\u00a0? Volontairement ou involontairement\u00a0? Consciemment ou inconsciemment\u00a0? D\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ou par n\u00e9cessit\u00e9\u00a0? En combien d\u2019actions \u00e9tal\u00e9es sur quel temps\u00a0? Force est de reconna\u00eetre que la r\u00e9ponse ne peut \u00eatre univoque. Une multitude d\u2019\u00eatres en interaction contribuent de mani\u00e8re multiple \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer un lieu et simultan\u00e9ment \u00e0 le colorer d\u2019une certaine atmosph\u00e8re.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Parall\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00e9volution effective d\u2019un lieu, se d\u00e9veloppe son imaginaire. Il en est comme la m\u00e9moire vivante, m\u00e9moire de ceux qui y ont v\u00e9cu, qui l\u2019ont m\u00e9tamorphos\u00e9 pour y vivre. M\u00e9moire dont, le plus souvent, nous n\u2019avons pas conscience, que nous \u00e9prouvons n\u00e9anmoins, en vivant dans des espaces que d\u2019autres ont mis en forme. En fl\u00e2nant dans le jardin d\u2019un autre, comment ne pas se sentir un peu dans sa t\u00eate\u00a0? Comment visiter un pays \u00e9tranger sans un peu ressentir la mentalit\u00e9 de ses habitants\u00a0? Ils l\u2019ont d\u00e9pos\u00e9e un peu partout. Pass\u00e9 toujours pr\u00e9sent o\u00f9 se dessinent des comportements pass\u00e9s, pr\u00e9sents et \u00e0 venir. L\u2019instant furtif o\u00f9 nous humons l\u2019ambiance particuli\u00e8re d\u2019un lieu r\u00e9v\u00e8le une temporalit\u00e9 multiple.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Non moins complexe est la fa\u00e7on dont nous accueillons cet imaginaire. Aussi spontan\u00e9 soit-il, le ph\u00e9nom\u00e8ne est \u00e9nigmatique. Le jugement de valeur en est un exemple flagrant. Nous appr\u00e9cions cet endroit-ci, d\u00e9testons celui-l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l\u2019imaginaire de l\u2019un correspond au n\u00f4tre et celui de l\u2019autre en est aux antipodes. Nous percevons les lieux \u00e0 travers notre \u00e9ducation, notre milieu, toute notre culture et, de fa\u00e7on obscure, les structures profondes de notre identit\u00e9. Notre disponibilit\u00e9 reste toutefois une question incontournable. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est au c\u0153ur de notre r\u00e9ceptivit\u00e9 : confront\u00e9s \u00e0 un univers diff\u00e9rent du n\u00f4tre, nous l\u2019\u00e9prouvons de l\u2019int\u00e9rieur. En entrant dans un lieu, nous entrons simultan\u00e9ment dans son \u00e9tat d\u2019esprit, \u00e0 moins que ce soit lui qui nous p\u00e9n\u00e8tre. Sans \u00eatre identiques, les deux \u2013 le lieu et son \u00e9tat d\u2019esprit \u2013 ne font qu\u2019un, leur distinction est inapparente. Dans notre v\u00e9cu, l\u2019imaginaire du lieu se m\u00eale \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet imaginaire, enfin, n\u2019est-il qu\u2019humain ? Si l\u2019on comprend ais\u00e9ment qu\u2019il est fruit d\u2019actions humaines, il faut aussi admettre que d\u2019autres acteurs y contribuent. Nous \u00e9prouvons tout autant l\u2019atmosph\u00e8re de lieux sauvages. Une steppe d\u00e9sertique, une colonie d\u2019oiseaux marins sur une falaise, une for\u00eat primaire, les sommets d\u00e9nud\u00e9s d\u2019une montagne ont eux aussi leur ambiance. L\u2019habit\u00e9 a ses imaginaires, le sauvage a les siens et nous pouvons ais\u00e9ment envisager la multitude des entre-deux. La nature a-t-elle ses propres \u00e9tats d\u2019esprit ? Hypoth\u00e8se t\u00e9m\u00e9raire. Le sauvage a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u tr\u00e8s diff\u00e9remment dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ou dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, dans l\u2019Antiquit\u00e9 ou au Moyen-\u00c2ge, aux temps modernes ou \u00e0 l\u2019\u00e9poque romantique, aux diff\u00e9rentes p\u00e9riodes du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ou en ce d\u00e9but de XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019imaginaire du sauvage serait donc culturel, \u00e0 cela pr\u00e8s qu\u2019il hante toutes les cultures. Une vapeur de sacr\u00e9 se d\u00e9gage des espaces r\u00e9solument naturels que chaque soci\u00e9t\u00e9 traduit dans ses propres cat\u00e9gories. Un sens du sauvage, dans son irr\u00e9ductibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019humain, r\u00e9sonne en ce qui nous \u00e9chappe, nous d\u00e9passe, nous menace ou nous enracine, et joue sur notre imagination[footnote]Les \u0153uvres d\u2019Alain CORBIN, celles de Philippe DESCOLA et de David ABRAM sont, entre autres, des portes grandes ouvertes pour interroger cet imaginaire de la nature.[\/footnote].<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019il soit sauvage, qu\u2019il soit marqu\u00e9 par la main de l\u2019homme ou qu\u2019il soit totalement am\u00e9nag\u00e9, quelque paysage que ce soit est parlant. C\u2019est l\u2019espace lui-m\u00eame qui parle. Les lieux nous parlent parce qu\u2019ils donnent forme \u00e0 notre vie. Cette mise en forme de l\u2019espace est l\u2019imaginaire, le n\u00f4tre comme celui des lieux, dans un seul et m\u00eame geste.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cet oc\u00e9an de complexit\u00e9, un \u00eelot \u00e9merge : lieu et mani\u00e8re de vivre se r\u00e9pondent. Tous deux sont indissociables. La vie \u00e9pouse les lieux. Nos lieux de vie en disent long de nous-m\u00eames. Nous pourrions, d\u00e8s lors, imaginer une \u00ab\u00a0psychologie\u00a0\u00bb des lieux, cherchant \u00e0 comprendre la personnalit\u00e9 de chacun d\u2019eux, ou, en \u00e9vitant un exc\u00e8s d\u2019anthropomorphisme, imaginer une \u00ab\u00a0axiologie\u00a0\u00bb des lieux, \u00e9tudiant les valeurs, les mani\u00e8res d\u2019\u00eatre qui s\u2019y expriment. Projet d\u00e9mesur\u00e9 sans doute, dont chacun n\u00e9anmoins d\u00e9tient quelques lambeaux.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment s\u2019y engager sinon en assumant sa subjectivit\u00e9\u00a0? Certains lieux me fascinent et j\u2019y suis comme un poisson dans l\u2019eau, d\u2019autres m\u2019affligent et je m\u2019y sens \u00e9tranger. Il est toutefois frappant que je puisse me sentir \u00e9tranger aux lieux m\u00eames que je fr\u00e9quente. Comment, dans mon \u00e9poque, dans ma soci\u00e9t\u00e9, puis-je me sentir \u00e9tranger \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 cette soci\u00e9t\u00e9\u00a0? Ce sentiment, ne sommes-nous pas nombreux \u00e0 le partager\u00a0? Vient-il de nous\u00a0? Vient-il de ces lieux eux-m\u00eames\u00a0? Les deux n\u00e9cessairement. Ces lieux me parlent ma propre langue, que je comprends, que je ne comprends que trop, mais qui m\u2019est \u00e9trang\u00e8re. Notre soci\u00e9t\u00e9 n\u2019a-t-elle pas le secret de produire des espaces dont certains usagers sont eux-m\u00eames d\u00e9sappropri\u00e9s, comme si leur propre monde n\u2019\u00e9tait plus le leur\u00a0?<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 rebours, d\u2019autres espaces d\u2019aujourd\u2019hui me semblent ouvrir une porte, esquisser un monde o\u00f9 je pourrais r\u00eaver de vivre, un monde dont je ne puis m\u2019emp\u00eacher de penser qu\u2019il peut \u00eatre pr\u00e9curseur. Sans verser dans le pass\u00e9isme et le fantasme r\u00e9gressif de retrouver un paradis perdu, mythique, o\u00f9 chacun faisait corps avec son chez soi, dans les fronti\u00e8res de son quartier, de sa r\u00e9gion, de sa nation, je vois dans l\u2019aujourd\u2019hui diff\u00e9rents mod\u00e8les possibles. Notre \u00e9poque mondialis\u00e9e n\u2019est pas univoque. Il n\u2019y a pas une mais des mondialisations. Elles se traduisent dans notre monde par des lieux tr\u00e8s diff\u00e9rents, qui ont la particularit\u00e9 de se retrouver parfois c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, parfois aussi de s\u2019emm\u00ealer. Chercher \u00e0 comprendre l\u2019imaginaire de chacun de ces lieux, ne serait-ce pas aussi \u00e9claircir les possibilit\u00e9s d\u2019avenir qui s\u2019y esquissent ? En s\u2019effor\u00e7ant de lire les lieux que notre soci\u00e9t\u00e9 engendre, cet essai ne peut qu\u2019interroger son devenir, ses devenirs multiples et contradictoires.<\/p>\r\n<p style=\"text-align: justify;\">Quels lieux fallait-il analyser ? Lesquels sont symptomatiques de nos imaginaires contemporains ? Il serait possible de partir aux quatre coins du monde pour y d\u00e9couvrir les paysages les plus spectaculaires et aussi les plus terrifiants, les plus courus et les plus fuis. Aller \u00e0 la d\u00e9couverte de Duba\u00ef, de Sidney ou de Bilbao, du parc national du Yellowstone ou des hauts plateaux du N\u00e9pal\u2026 Aller \u00e0 la d\u00e9couverte de Fukushima, des ruines d\u2019Alep ou du camp de Moria, de la banquise de l\u2019Antarctique ou du barrage des Trois Gorges\u2026 Tous ces lieux sont charg\u00e9s d\u2019un imaginaire, t\u00e9moignent de notre \u00e9poque. Le voyage serait saisissant et contrast\u00e9. J\u2019ai fait le choix inverse : regarder les paysages de mon quotidien. Ces lieux aussi me parlent. Plus \u00ab\u00a0banals\u00a0\u00bb, ils ne sont pas moins symptomatiques. Ils r\u00e9v\u00e8lent des tendances r\u00e9currentes, des propositions conjointes. En eux s\u2019entend aussi l\u2019esprit, ou les esprits, du temps.<\/p>","rendered":"<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux me parlent. Comme \u00e0 tous, m\u00eame si certains ne les \u00e9coutent pas. Une langue qui n\u2019en est pas une, \u00e0 la fois famili\u00e8re et \u00e9trang\u00e8re. Que j\u2019entends, comprends peut-\u00eatre, sans la conna\u00eetre. Une langue d\u2019avant les langues ? Une parole au-del\u00e0 des mots ? Ou simplement une autre langue ?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux nous parlent. S\u2019adressent-ils \u00e0 nous\u00a0? J\u2019ai plut\u00f4t le sentiment qu\u2019ils nous ignorent. Mais nous les entendons. Sans rien dire, ils se disent. Comme une personne, qui, quand elle appara\u00eet, se livre dans sa mani\u00e8re d\u2019\u00eatre. D\u2019elle, un je-ne-sais-quoi se d\u00e9gage. D\u2019embl\u00e9e nous le ressentons, au risque de nous m\u00e9prendre. Cette \u00e9ventuelle m\u00e9prise laisse bien entendre qu\u2019un quelque chose \u00e9tait \u00e0 comprendre\u00a0: une humeur, une atmosph\u00e8re, un \u00e9tat d\u2019esprit, voire une personnalit\u00e9 tout enti\u00e8re, qu\u2019aussit\u00f4t nous devinons, sans jamais vraiment y acc\u00e9der.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 leur fa\u00e7on les lieux sont des \u00eatres. Leur mode d\u2019expression est la fa\u00e7on dont ils s\u2019offrent. Comme si chaque espace \u00e9tait \u00e9vocateur. Son agencement, sa disposition, sa courbure sont r\u00e9v\u00e9lateurs. De quoi donc ? De lui-m\u00eame, de la fa\u00e7on dont il s\u2019est form\u00e9, dont on l\u2019a transform\u00e9, mais aussi de la fa\u00e7on dont je l\u2019aborde, m\u2019y engouffre et m\u2019y faufile.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux, les paysages chuchotent \u00e0 mon oreille qu\u2019il faut passer par ici, regarder par l\u00e0-bas, se laisser descendre sur cette pente, remonter sur cette autre, zigzaguer par ci par l\u00e0 ou courir en droite ligne, s\u2019\u00e9lever ou s\u2019arrimer. Ils me disent comment les aborder, par o\u00f9 les accoster, m\u2019y enfoncer et m\u2019y arr\u00eater, m\u2019y installer. Ils me disent m\u00eame comment les contempler. Les mouvements de mon corps et de mon imagination r\u00e9pondent \u00e0 ceux du monde, comme mon esprit navigue sur la musique, comme mon regard vagabonde dans un tableau.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Mais il y a plus. Les lieux nous parlent parce qu\u2019ils ont une aura, un halo insaisissable et pourtant si pr\u00e9sent. Un double spirituel d\u2019eux-m\u00eames qui fait corps avec eux, comme un sens accompagne la m\u00e9lodie d\u2019une phrase. Ce double se grave en nous, nous restera en m\u00e9moire. Nous le reconna\u00eetrons en retrouvant ces lieux ou l\u2019associerons \u00e0 d\u2019autres paysages que nous d\u00e9couvrirons. Cette forme, cette silhouette se murmure au fond de nous, cherche \u00e0 nous dire ce que jamais nos mots ne pourront traduire, mais que nous entendons pourtant si fort.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux nous parlent et cette parole tant\u00f4t me fascine tant\u00f4t me heurte, tant\u00f4t m\u2019\u00e9blouit tant\u00f4t me r\u00e9pugne, souvent m\u2019indiff\u00e8re, quelquefois me caresse, parfois me blesse. Je les entends bien s\u00fbr \u00e0 travers le prisme de ma sensibilit\u00e9. Comment pourrait-il en \u00eatre autrement\u00a0? Pourquoi devrait-il en \u00eatre autrement\u00a0? Je les entends comme j\u2019entends toute parole\u00a0: par un jeu d\u2019associations \u00e0 des paroles ant\u00e9rieures et \u00e0 des modes de pens\u00e9e, qui d\u00e9finissent ma fa\u00e7on d\u2019\u00e9couter, de regarder, de sentir, de vivre. Si les lieux parlent \u00e0 chacun, c\u2019est que simplement chacun les vit \u00e0 sa mani\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Vivant autrement, d\u2019autres \u00e9prouvent les lieux diff\u00e9remment. D\u2019aucuns se complaisent dans des espaces que j\u2019\u00e9vite, n\u2019iront jamais l\u00e0 o\u00f9 je m\u2019attarde. Certains r\u00eavent de vivre dans des endroits auxquels je ne trouve aucun charme et trouveront banals les recoins qui m\u2019attirent. Les lieux parlent \u00e0 tous, dans la langue de chacun. Un sens s\u2019en d\u00e9gage que chacun re\u00e7oit \u00e0 sa mani\u00e8re, mais re\u00e7oit n\u00e9anmoins. Les lieux en sont charg\u00e9s. Ce sens, est-ce moi, est-ce nous qui le leur pr\u00eatons ? Pour une part, cela est manifeste, mais pour une part seulement. Chaque lieu a sa singularit\u00e9, sa propre densit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le Nord n\u2019est pas le Sud, la Flandre n\u2019est pas la Wallonie, Namur n\u2019est pas Li\u00e8ge, la rue Vin\u00e2ve d\u2019\u00cele n\u2019est pas la rue Souverain Pont\u2026 de but en blanc chacun le sent, le ressent et se trouve en plus ou moins grande affinit\u00e9 avec telle r\u00e9gion, telle ville, tel quartier. Ce que les lieux nous disent r\u00e9pond \u00e0 ce que nous sommes. R\u00e9ciproquement ce que nous sommes ne tient-il pas aussi aux lieux qui sont les n\u00f4tres\u00a0? Ce qui vient d\u2019eux, ce qui vient de nous s\u2019enchev\u00eatre et s\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Notre perception colore les paysages, qui eux-m\u00eames la colorent. Cette intrication pourrait se d\u00e9nouer par une d\u00e9marche qui se voudrait objective, mais ce serait l\u00e0 perdre le n\u0153ud qui nous relie au monde. Ce serait \u00f4ter tout sens au lieu pour n\u2019y voir qu\u2019un site, un environnement, un espace neutre. Ce serait renoncer \u00e0 laisser les lieux nous parler, pour ne faire que les \u00e9tudier. Les lieux ne parlent qu\u2019\u00e0 travers leur \u00ab\u00a0double spirituel\u00a0\u00bb : un univers imaginaire qui \u00e9mane d\u2019eux et suppose que nous y soyons r\u00e9ceptifs. Leur imaginaire ne parle qu\u2019\u00e0 notre imaginaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Bien des fables racontent que la for\u00eat, la mer ou la montagne ne parlent qu\u2019aux enfants et sont inaudibles aux adultes. Elles tiennent une part de v\u00e9rit\u00e9. Le monde de l\u2019enfance ne s\u2019est pas dissoci\u00e9 de l\u2019imagination et est en cela perm\u00e9able \u00e0 l\u2019imagination du monde. Par le biais de notre sensibilit\u00e9, de notre imagination et projective et r\u00e9ceptive, nous sommes encore tous des enfants, \u00e0 l\u2019\u00e9coute de la parole des lieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Les lieux nous parlent parce qu\u2019ils d\u00e9finissent une mani\u00e8re de vivre et correspondent simultan\u00e9ment \u00e0 une mentalit\u00e9. Quoi de plus patent ? En entrant chez quelqu\u2019un, nous entrons dans son monde ; en visitant une ville, nous nous impr\u00e9gnons d\u2019un certain art de vivre ; en franchissant la porte d\u2019une boutique, nous d\u00e9couvrons un \u00e9tat d\u2019esprit. Avant m\u00eame de parler \u00e0 l\u2019habitant, aux citadins, aux commer\u00e7ants, avant m\u00eame de les rencontrer, nous d\u00e9couvrons quelque chose d\u2019eux-m\u00eames dont ils ont impr\u00e9gn\u00e9 les lieux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Le ph\u00e9nom\u00e8ne est \u00e0 la fois simple et complexe. De fa\u00e7on intuitive, nous l\u2019\u00e9prouvons de but en blanc, mais ne cherchons que rarement \u00e0 l\u2019analyser, si tant est que nous en ayons les clefs. Couleurs, luminosit\u00e9s, odeurs, sonorit\u00e9s, types de mat\u00e9riaux, ampleur, ouvertures, agencement des objets, organisation de l\u2019espace, pr\u00e9sence du v\u00e9g\u00e9tal ou d\u2019animaux, nature de l\u2019air, chaleur, ordonnancement, ordre ou d\u00e9sordre, propret\u00e9 ou salet\u00e9\u2026 La liste semble in\u00e9puisable. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments que nous ressentons d\u2019entr\u00e9e de jeu, en accordant, pour les uns, plus d\u2019importance \u00e0 ceci, pour les autres, \u00e0 cela. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui donnent \u00ab\u00a0sa teinte\u00a0\u00bb au lieu. Autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui surtout ne s\u2019additionnent pas les uns aux autres mais s\u2019assemblent pour faire de chaque lieu un tout unique\u00a0: ce lieu-ci, li\u00e9 \u00e0 son propre imaginaire.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">La complexit\u00e9 du ph\u00e9nom\u00e8ne n\u2019est pas que dans la diversit\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 l\u2019\u0153uvre. Elle r\u00e9side tout autant dans ce qui l\u2019a engendr\u00e9. L\u2019imaginaire d\u2019un lieu serait la marque que les humains y ont d\u00e9pos\u00e9e. Cette formule soul\u00e8ve d\u00e9j\u00e0 bien des questions. Comment ce d\u00e9p\u00f4t se fait-il\u00a0? Volontairement ou involontairement\u00a0? Consciemment ou inconsciemment\u00a0? D\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment ou par n\u00e9cessit\u00e9\u00a0? En combien d\u2019actions \u00e9tal\u00e9es sur quel temps\u00a0? Force est de reconna\u00eetre que la r\u00e9ponse ne peut \u00eatre univoque. Une multitude d\u2019\u00eatres en interaction contribuent de mani\u00e8re multiple \u00e0 g\u00e9n\u00e9rer un lieu et simultan\u00e9ment \u00e0 le colorer d\u2019une certaine atmosph\u00e8re.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Parall\u00e8le \u00e0 l\u2019\u00e9volution effective d\u2019un lieu, se d\u00e9veloppe son imaginaire. Il en est comme la m\u00e9moire vivante, m\u00e9moire de ceux qui y ont v\u00e9cu, qui l\u2019ont m\u00e9tamorphos\u00e9 pour y vivre. M\u00e9moire dont, le plus souvent, nous n\u2019avons pas conscience, que nous \u00e9prouvons n\u00e9anmoins, en vivant dans des espaces que d\u2019autres ont mis en forme. En fl\u00e2nant dans le jardin d\u2019un autre, comment ne pas se sentir un peu dans sa t\u00eate\u00a0? Comment visiter un pays \u00e9tranger sans un peu ressentir la mentalit\u00e9 de ses habitants\u00a0? Ils l\u2019ont d\u00e9pos\u00e9e un peu partout. Pass\u00e9 toujours pr\u00e9sent o\u00f9 se dessinent des comportements pass\u00e9s, pr\u00e9sents et \u00e0 venir. L\u2019instant furtif o\u00f9 nous humons l\u2019ambiance particuli\u00e8re d\u2019un lieu r\u00e9v\u00e8le une temporalit\u00e9 multiple.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Non moins complexe est la fa\u00e7on dont nous accueillons cet imaginaire. Aussi spontan\u00e9 soit-il, le ph\u00e9nom\u00e8ne est \u00e9nigmatique. Le jugement de valeur en est un exemple flagrant. Nous appr\u00e9cions cet endroit-ci, d\u00e9testons celui-l\u00e0, pr\u00e9cis\u00e9ment parce que l\u2019imaginaire de l\u2019un correspond au n\u00f4tre et celui de l\u2019autre en est aux antipodes. Nous percevons les lieux \u00e0 travers notre \u00e9ducation, notre milieu, toute notre culture et, de fa\u00e7on obscure, les structures profondes de notre identit\u00e9. Notre disponibilit\u00e9 reste toutefois une question incontournable. L\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est au c\u0153ur de notre r\u00e9ceptivit\u00e9 : confront\u00e9s \u00e0 un univers diff\u00e9rent du n\u00f4tre, nous l\u2019\u00e9prouvons de l\u2019int\u00e9rieur. En entrant dans un lieu, nous entrons simultan\u00e9ment dans son \u00e9tat d\u2019esprit, \u00e0 moins que ce soit lui qui nous p\u00e9n\u00e8tre. Sans \u00eatre identiques, les deux \u2013 le lieu et son \u00e9tat d\u2019esprit \u2013 ne font qu\u2019un, leur distinction est inapparente. Dans notre v\u00e9cu, l\u2019imaginaire du lieu se m\u00eale \u00e0 sa r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Cet imaginaire, enfin, n\u2019est-il qu\u2019humain ? Si l\u2019on comprend ais\u00e9ment qu\u2019il est fruit d\u2019actions humaines, il faut aussi admettre que d\u2019autres acteurs y contribuent. Nous \u00e9prouvons tout autant l\u2019atmosph\u00e8re de lieux sauvages. Une steppe d\u00e9sertique, une colonie d\u2019oiseaux marins sur une falaise, une for\u00eat primaire, les sommets d\u00e9nud\u00e9s d\u2019une montagne ont eux aussi leur ambiance. L\u2019habit\u00e9 a ses imaginaires, le sauvage a les siens et nous pouvons ais\u00e9ment envisager la multitude des entre-deux. La nature a-t-elle ses propres \u00e9tats d\u2019esprit ? Hypoth\u00e8se t\u00e9m\u00e9raire. Le sauvage a \u00e9t\u00e9 per\u00e7u tr\u00e8s diff\u00e9remment dans les soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles ou dans les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, dans l\u2019Antiquit\u00e9 ou au Moyen-\u00c2ge, aux temps modernes ou \u00e0 l\u2019\u00e9poque romantique, aux diff\u00e9rentes p\u00e9riodes du XX<sup>e<\/sup> si\u00e8cle ou en ce d\u00e9but de XXI<sup>e<\/sup> si\u00e8cle. L\u2019imaginaire du sauvage serait donc culturel, \u00e0 cela pr\u00e8s qu\u2019il hante toutes les cultures. Une vapeur de sacr\u00e9 se d\u00e9gage des espaces r\u00e9solument naturels que chaque soci\u00e9t\u00e9 traduit dans ses propres cat\u00e9gories. Un sens du sauvage, dans son irr\u00e9ductibilit\u00e9 \u00e0 l\u2019humain, r\u00e9sonne en ce qui nous \u00e9chappe, nous d\u00e9passe, nous menace ou nous enracine, et joue sur notre imagination<a class=\"footnote\" title=\"Les \u0153uvres d\u2019Alain CORBIN, celles de Philippe DESCOLA et de David ABRAM sont, entre autres, des portes grandes ouvertes pour interroger cet imaginaire de la nature.\" id=\"return-footnote-178-1\" href=\"#footnote-178-1\" aria-label=\"Footnote 1\"><sup class=\"footnote\">[1]<\/sup><\/a>.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Qu\u2019il soit sauvage, qu\u2019il soit marqu\u00e9 par la main de l\u2019homme ou qu\u2019il soit totalement am\u00e9nag\u00e9, quelque paysage que ce soit est parlant. C\u2019est l\u2019espace lui-m\u00eame qui parle. Les lieux nous parlent parce qu\u2019ils donnent forme \u00e0 notre vie. Cette mise en forme de l\u2019espace est l\u2019imaginaire, le n\u00f4tre comme celui des lieux, dans un seul et m\u00eame geste.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Dans cet oc\u00e9an de complexit\u00e9, un \u00eelot \u00e9merge : lieu et mani\u00e8re de vivre se r\u00e9pondent. Tous deux sont indissociables. La vie \u00e9pouse les lieux. Nos lieux de vie en disent long de nous-m\u00eames. Nous pourrions, d\u00e8s lors, imaginer une \u00ab\u00a0psychologie\u00a0\u00bb des lieux, cherchant \u00e0 comprendre la personnalit\u00e9 de chacun d\u2019eux, ou, en \u00e9vitant un exc\u00e8s d\u2019anthropomorphisme, imaginer une \u00ab\u00a0axiologie\u00a0\u00bb des lieux, \u00e9tudiant les valeurs, les mani\u00e8res d\u2019\u00eatre qui s\u2019y expriment. Projet d\u00e9mesur\u00e9 sans doute, dont chacun n\u00e9anmoins d\u00e9tient quelques lambeaux.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Comment s\u2019y engager sinon en assumant sa subjectivit\u00e9\u00a0? Certains lieux me fascinent et j\u2019y suis comme un poisson dans l\u2019eau, d\u2019autres m\u2019affligent et je m\u2019y sens \u00e9tranger. Il est toutefois frappant que je puisse me sentir \u00e9tranger aux lieux m\u00eames que je fr\u00e9quente. Comment, dans mon \u00e9poque, dans ma soci\u00e9t\u00e9, puis-je me sentir \u00e9tranger \u00e0 cette \u00e9poque, \u00e0 cette soci\u00e9t\u00e9\u00a0? Ce sentiment, ne sommes-nous pas nombreux \u00e0 le partager\u00a0? Vient-il de nous\u00a0? Vient-il de ces lieux eux-m\u00eames\u00a0? Les deux n\u00e9cessairement. Ces lieux me parlent ma propre langue, que je comprends, que je ne comprends que trop, mais qui m\u2019est \u00e9trang\u00e8re. Notre soci\u00e9t\u00e9 n\u2019a-t-elle pas le secret de produire des espaces dont certains usagers sont eux-m\u00eames d\u00e9sappropri\u00e9s, comme si leur propre monde n\u2019\u00e9tait plus le leur\u00a0?<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">\u00c0 rebours, d\u2019autres espaces d\u2019aujourd\u2019hui me semblent ouvrir une porte, esquisser un monde o\u00f9 je pourrais r\u00eaver de vivre, un monde dont je ne puis m\u2019emp\u00eacher de penser qu\u2019il peut \u00eatre pr\u00e9curseur. Sans verser dans le pass\u00e9isme et le fantasme r\u00e9gressif de retrouver un paradis perdu, mythique, o\u00f9 chacun faisait corps avec son chez soi, dans les fronti\u00e8res de son quartier, de sa r\u00e9gion, de sa nation, je vois dans l\u2019aujourd\u2019hui diff\u00e9rents mod\u00e8les possibles. Notre \u00e9poque mondialis\u00e9e n\u2019est pas univoque. Il n\u2019y a pas une mais des mondialisations. Elles se traduisent dans notre monde par des lieux tr\u00e8s diff\u00e9rents, qui ont la particularit\u00e9 de se retrouver parfois c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, parfois aussi de s\u2019emm\u00ealer. Chercher \u00e0 comprendre l\u2019imaginaire de chacun de ces lieux, ne serait-ce pas aussi \u00e9claircir les possibilit\u00e9s d\u2019avenir qui s\u2019y esquissent ? En s\u2019effor\u00e7ant de lire les lieux que notre soci\u00e9t\u00e9 engendre, cet essai ne peut qu\u2019interroger son devenir, ses devenirs multiples et contradictoires.<\/p>\n<p style=\"text-align: justify;\">Quels lieux fallait-il analyser ? Lesquels sont symptomatiques de nos imaginaires contemporains ? Il serait possible de partir aux quatre coins du monde pour y d\u00e9couvrir les paysages les plus spectaculaires et aussi les plus terrifiants, les plus courus et les plus fuis. Aller \u00e0 la d\u00e9couverte de Duba\u00ef, de Sidney ou de Bilbao, du parc national du Yellowstone ou des hauts plateaux du N\u00e9pal\u2026 Aller \u00e0 la d\u00e9couverte de Fukushima, des ruines d\u2019Alep ou du camp de Moria, de la banquise de l\u2019Antarctique ou du barrage des Trois Gorges\u2026 Tous ces lieux sont charg\u00e9s d\u2019un imaginaire, t\u00e9moignent de notre \u00e9poque. Le voyage serait saisissant et contrast\u00e9. J\u2019ai fait le choix inverse : regarder les paysages de mon quotidien. Ces lieux aussi me parlent. Plus \u00ab\u00a0banals\u00a0\u00bb, ils ne sont pas moins symptomatiques. Ils r\u00e9v\u00e8lent des tendances r\u00e9currentes, des propositions conjointes. En eux s\u2019entend aussi l\u2019esprit, ou les esprits, du temps.<\/p>\n<hr class=\"before-footnotes clear\" \/><div class=\"footnotes\"><ol><li id=\"footnote-178-1\">Les \u0153uvres d\u2019Alain CORBIN, celles de Philippe DESCOLA et de David ABRAM sont, entre autres, des portes grandes ouvertes pour interroger cet imaginaire de la nature. <a href=\"#return-footnote-178-1\" class=\"return-footnote\" aria-label=\"Return to footnote 1\">&crarr;<\/a><\/li><\/ol><\/div>","protected":false},"author":1,"menu_order":2,"template":"","meta":{"pb_show_title":"on","pb_short_title":"","pb_subtitle":"","pb_authors":[],"pb_section_license":""},"front-matter-type":[],"contributor":[],"license":[],"class_list":["post-178","front-matter","type-front-matter","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/front-matter\/178"}],"collection":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/front-matter"}],"about":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/types\/front-matter"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/front-matter\/178\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":421,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/front-matter\/178\/revisions\/421"}],"metadata":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/front-matter\/178\/metadata\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=178"}],"wp:term":[{"taxonomy":"front-matter-type","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/pressbooks\/v2\/front-matter-type?post=178"},{"taxonomy":"contributor","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/contributor?post=178"},{"taxonomy":"license","embeddable":true,"href":"https:\/\/e-publish.uliege.be\/vfurnelle20\/wp-json\/wp\/v2\/license?post=178"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}